Je suis allé voir la superbe exposition du Louvre intitulée "Titien, Tintoret, Véronèse... Rivalités à Venise". Bien évidemment, ce sont là trois génies de la peinture. Mais il y a à dire et à redire. sans aucun doute.
Titien est le maître du portrait. Ses patriciennes et ses aristocrates sont extraordinaires de vie ; leur yeux notamment, sont saisissants d'intensité. Véronèse a peint aussi quelques très beaux portraits : les portraits en pied de la Comtesse Livia de Porto Thiene et de sa fille, et celui du Comte de Porto et de son fils sont délicieux.
Les choses se gâtent avec les scènes religieuses. Là, Véronèse a tout faux. C'est particulièrement visible dans Les Pèlerins d'Emmaüs. Le tableau ne compte pas moins de 19 personnages principaux, sans compter, dans le lointain à gauche, deux autres personnages secondaires. Parmi ces personnages, sept enfants ou adolescents (au moins, car on pourrait rajouter un jeune homme dans cette catégorie), et un bébé, sans compter deux chiens. On est loin de l'Evangile. Emmaüs est très certainement un village de la campagne profonde de Judée. Que vient faire cette ville immense dans les lointains ? L'évangéliste nous décrit une scène intimiste : le soir tombe, les deux disciples - la tradition rapporte que c'était Marc et Cléophas - invitent l'inconnu à rester avec eux pour dîner. On allume sans doute une lampe à huile, et on sort un pain du bisac. Rien de tout cela dans le tableau de Véronèse. Il y a trois serviteurs. L'un des disciples est assis sur un siège somptueusement sculpté. Deux petites filles, certes délicieuses, assises devant la table, jouent avec un chien. Il n'y a pas le moindre atome de compréhension de ce qui s'est joué ce soir-là. Où est le coeur brûlant des disciples qui viennent de se faire expliquer les Ecritures ? Où est le pain que Jésus va rompre ? Tout est faux, maniéré, prétexte, et pour moi, absolument dépourvu de toute émotion. C'est très bien peint, les couleurs sont superbes, mais ce n'est pas une scène religieuse.
Tout change avec le Tintoret et Bassano. Leurs "Déposition du Christ" mettent en lumière l'atmosphère dramatique de ce moment, ou Marie, Marie-Madeleine, le tout jeune Jean, Joseph d'Arimathie et Nicodème vont porter Jésus dans le tombeau tout neuf que Joseph a fait creuser. Quelle douleur chez la Marie du Tintoret, quelle affliction chez le Jean de Bassano. Là, la lumière vient d'une bougie placée au centre, un peu au-dessus, qui illumine les visages quand ils sont placés sur le chemin de ses rayons (ce n'est pas le cas de Jean, dont le visage est placé dans l'ombre). Voilà des peintres qui méditaient et priaient.
Voilà. J'ai tout dit, ou presque, de cette première visite. Car j'y retournerait encore deux ou trois fois, tant ces peintres sont fascinants. On est loin des barbouillages des rapins ! Si vous avez le temps, ne ratez pas cette exceptionnelle exposition.