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jeudi 3 mars 2011

Economie d'état et initiative privée

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Non, je ne résiste pas ; je ne peux pas résister. Il faut que je vous livre encore les réflexions que MASPERO et BALAZS font sur l'économie de l'Empire du Milieu, au temps des TANG. Je vous jure que vous ne regretterez pas, et que vous comprendrez bien des événements troubles qui ont marqué les septennats ou quinquennats de divers présidents. Dans ce passage, ils analysent les conséquences de l'interpénétration entre l'économie d'état et l'initiative privée. Avant de lire, souvenez-vous que les élites qui dirigent la France, et dont on peut évaluer le nombre approximatif à 3.000-4.000 individus eussent appartenus jadis à cette classe des Lettrés-Mandarins dont parlent nos auteurs.
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"Usant de leur position privilégiée, les mandarins, incarnation de l'Etat, ont tout essayé pour tirer avantage de l'initiative privée tout en la bureaucratisant, en étatisant et en monopolisant le commerce. Et si leurs intérêts étaient souvent communs, en cas de conflit ce furent toujours les fonctionnaires qui l'emportèrent sur les marchands. La classe marchande, constamment brimée, se vengea en marquant de son empreinte les services publics : elle les commercialisa et les corrompit, non sans succès. Mais on n'oubliera pas, en lisant ces pages, deux faits essentiels : d'abord, dans un Etat bureaucratique omnipotent toute activité est imprégnée de fonctionnarisme, teintée d'esprit bureaucratique. [...]"
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Voilà ce que nous vivons depuis si longtemps dans notre pays. Je vais vous raconter une histoire vraie dont je fus l'acteur : nous recevions à Alsace BioValley une délégation chinoise venue de SHANGHAI. Nous avions fait ce qu'il fallait pour honorer nos hôtes. Et déjà, je m'intéressais à la Chine et à sa langue, puisque j'avais trouvé, dans une traduction du Père Léon WIEGER, sj, bien connu des sinologues, une citation ancienne qui définissait avant la lettre ce qu'étaient les biotechnologies : elle portait sur le riz, sa culture, sa transformation. J'avais poussé le luxe de notre accueil jusqu'à projeter la citation en caractères chinois pendant ma causerie sur notre association, car le texte du Père WIEGER était bilingue et j'avais pu repérer la phrase intéressante. Le vin d'Alsace aidant, le chef de la délégation me posa à la fin du repas des questions sur le système de santé. Je lui expliquai en détail les hôpitaux, la gratuité des soins (inexistante aujourd'hui en Chine, je le souligne), le systèmes des retraites, du chômage, tout cela en anglais. Après que je lui eus expliqué, il me regarda sans rire, et me dit : "Mais si je comprends bien, vous êtes dans un système communiste".
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Loin de moi de critiquer ces dispositions sociales. Les choses étant ce qu'elles sont, et l'éducation à la tempérance, à l'épargne, à la prévoyance étant ce qu'elle est dans notre pays, il n'y a guère de moyens pour l'instant de changer quoi que ce soit. Si les élections devaient faire venir au pouvoir le parti socialiste, et plus particulièrement madame AUBRY, craignons, oui craignons que les critiques faites au système mandarinal ne s'appliquent à la lettre au régime qu'elle imagine. Nous aurions quantités d'affaires Triangle, quantité de Crédits Lyonnais nationalisés, quantité de va et vient entre la fonction publique et les emplois privés, quantité d'affaire BETTENCOURT, quantité d'affaires Urba, quantité d'affaires GUERINI (Arnaud MONTEBOURG est le seul à avoir demandé la destitution de l'homme fort du PS en Bouche-du-Rhône).
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Et je me demande finalement si ce n'est pas la propension congénitale de l'être humain, quel que soit le régime politique ou économique, à chercher son intérêt - argent, pouvoir, influence, honneurs - avant celui de ses concitoyens, qui pousse tant de régimes à la chute, à la décadence, à la disparition. Éternel retour, cycles interminés de situations prévisibles.
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A demain.
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dimanche 9 mai 2010

Chine éternelle

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Vous connaissez l'extrême intérêt que je porte à la Chine. Voici l'extrait d'un livre écrit dans les années 40, et publié assez longtemps après la mort de leurs auteurs, Henri MASPERO (mort en déportation) et Etienne BALAZS, mort à la fin des années 50, intitulé Histoire et Institutions de la Chine ancienne. J'ai cru tomber à la renverse en lisant ces lignes relatives à l'économie chinoise sous la glorieuse dynastie des TANG :
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"Le développement des échanges rendit inévitable à la longue l'établissement de rapports suivis entre l'économie publique et l'économie privée, rapports qui aboutirent à une certaine interdépendance de l'Etat et du commerce, sinon à une interpénétration de la classe lettrée des mandarins et de la classe aisée des marchands. Cependant les leviers du pouvoir n'ont jamais cessé d'appartenir à l'Etat, et jamais l'absolutisme n'a renoncé à assumer sa fonction autoritaire d'arbitrage et d'harmonisation. Usant de leur position privilégiée, les mandarins, incarnation de l'Etat, ont tout essayé pour tirer avantage de l'initiative privée tout en la bureaucratisant, en étatisant et en monopolisant le commerce. Et si leurs intérêts étaient communs, en cas de conflit ce furent les fonctionnaires qui l'emportèrent sur les marchands. La classe marchande, constamment brimée, se vengea en marquant de son empreinte les services publics : elle est commercialisa et les corrompit, non sans succès. Mais on n'oubliera pas [...] deux faits essentiels : d'abord dans un Etat bureaucratique omnipotent toute activité est imprégnée de fonctionnarisme, teintée d'esprit bureaucratique. Les milieux commerçants ne pouvaient échapper à cette influence et les négociants chinois, dont le plus ardent désir restait de devenir eux-mêmes fonctionnaires afin d'atteindre à une condition sociale parfaitement honorable, n'ont jamais poussé à fond leur tentative d'autonomie et d'émancipation. A vrai dire, et c'est le deuxième point, nous les ignorons presque totalement du fait, déjà significatif en soi, que les sources officielles et presque tous les documents sont l'oeuvre des lettrés-fonctionnaires."
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Pour ce qui est de la Chine actuelle, remplacez mandarins par cadres du Parti, et vous avez un décalque parfait de la situation actuelle de l'économie chinoise qui mélange allègrement économie publique et économie privée, est gangrenée par une corruption qui ronge le pays, et fait pressurer le peuple par les cadres régionaux qui inventent des impôts dont nous n'avons pas l'idée. Il est assez curieux, du reste, que l'un des slogans du pouvoir soir la promotion de la "Société d'harmonie". Quand BALAZS écrivit le chapitre dont provient la citation, les réformes économiques de DENG XIAO PING n'étaient pas encore lancées, et le Parti Communiste Chinois n'avait pas commencé à récupérer le Confucianisme pour servir ses intérêts.
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Poursuivons : remplaçons mandarins par Énarques, et nous avons un autre décalque, peut-être moins fin, de la situation actuelle de notre pays. Le va-et-vient de ces hauts fonctionnaires entre la fonction publique et les fauteuils dorés des grandes sociétés nationales ou multinationales aboutit à un mélange dangereux des genres ; la haute administration ne vise qu'à un contrôle toujours plus rigoureux des activités privées, par la multiplication de la réglementation, laquelle, du fait même de sa nature réglementaire, échappe à tout contrôle politique ; et le rêve de très nombreux jeunes français, fortunés ou non, est bien de décrocher un poste dans la fonction publique. Il serait intéressant d'être une petite souris dans l'antichambre des ministres de l'Economie ou des Finances ; on y verrait du beau monde venu de l'industrie privée, en quête de commandes de l'Etat.
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En somme, la Chine éternelle a fait des émules à l'Ouest. Et je maintiens que les libertés individuelles et communautaires étaient beaucoup plus grandes il y a trois siècles qu'elles ne le sont aujourd'hui. On confond avantages et privilèges, et c'est une confusion fort regrettable. Un privilège est (privata lex) une loi privée qui s'impose à tous les membres d'une communauté donnée, une loi que les communautés concernées se sont elles-mêmes données (le reflet de ces "privilèges", on peut le trouver dans les Conseils de l'Ordre des professions libérales ; curieusement, "libéral" est bien proche de "libre"). Un avantage est un bénéfice accordé de manière arbitraire par un pouvoir à telle ou telle personne ou groupe de personnes, sur le seul fondement du choix du Prince. Il n'est pas toujours indu, mais il peut l'être, et l'est très souvent, et il est toujours octroyé.
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La Chine est un inépuisable sujet de réflexion, d'étonnement et d'admiration pour moi. Il ne se passe pas de semaine sans que je lise un livre qui la concerne, ou bien rende visite au Musée GUIMET qui recèle d'admirables trésors. Il est impossible à un homme d'embrasser totalement l'histoire de ce pays, sa culture, sa littérature. Il se trouve que notre patrie a été le berceau de la sinologie, avec notamment les travaux remarquables d'ABEL-REMUSAT. Nous avons tout lieu d'être fiers de compter par nos compatriotes des savants comme DEMIEVILLE, S. COUVREUR ou Edouard CHAVANNES, ou encore le père Léon WIEGER.
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