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samedi 21 juillet 2012

L'art de lire

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Il me semble vous avoir déjà parlé de YI I, un coréen confucéen qui écrivit en chinois un ouvrage tout à fait remarquable, traduit récemment en français par Isabelle SANCHO, et publié dans la collection "Bibliothèque chinoise", Éditions Les Belles Lettres, Paris, 2011, sous le titre Principes essentiels pour éduquer les jeunes gens. La deuxième section du chapitre IV (intitulé 'L'étude des textes') devrait être lue et apprise par coeur par tous les collégiens rentrant en 6e. Jugez plutôt :
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"Pour lire, il faut s'asseoir correctement en tenant ses mains avec respect, faire face au livre avec recueillement, concentrer son esprit en exerçant toute sa détermination, affiner sa capacité de réflexion en s'imprégnant totalement du texte (s'imprégner du texte signifie que ce qui est lu doit être convenablement mûri et que la réflexion doit partir des profondeurs de l'esprit), puis il faut serrer au plus près la signification des termes employés. Pour chaque sentence, il faut cheminer pas à pas dans les traces des anciens.
Si l'esprit ne s'approprie pas ce que la bouche récite et que le corps ne le traduit pas en actes, le livre demeure un livre et je reste moi-même : quel est l'intérêt ?"
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Il me semble que la plus grande mutation intellectuelle et culturelle qui vient bouleverser la société contemporaine, est l'interruption progressive d'un contact direct, presque charnel, avec le livre et la chose écrite. Les israélites ne jetaient point les rouleaux usagés de la Bible ; il les enterraient dans des cimetières à parchemins, les geniza ; les Chinois eux-mêmes avaient un très grand respect pour les livres. Leurs empereurs employaient des lettrés pour établir le catalogue de leur bibliothèque. Certains de ces catalogues eux nous ont été conservés et nous pouvons ainsi connaître les titres de centaines et de milliers d'ouvrages anciens.
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Je suis absolument stupéfié de voir le nombre de voyageurs et de voyageuses qui, dans le métro, semblent perdus dans un nirvana musical, les yeux mi-clos, dodelinant de la tête, écoutant je ne sais quelle musique, le casque ou les écouteurs vissé(s) sur ou dans les oreilles. Je m'amuse à les compter. J'arrive toujours à une proportion de 10 % de passagers atteints de cette maladie qui les isole des autres et bien entendu de la lecture, car il est impossible de servir deux maîtres avec la même attention. Certes, il y a encore quelques bien portants qui sont plongés dans un livre. Mais ils ne sont pas nombreux. Et le métro, comme la vie, roule avec bruit, en cahotant, mécaniquement, trimbalant des anonymes à qui il arrive de manquer des correspondances, plongés qu'ils sont dans leurs rêveries musicales. Il n'y a aucune sève vitale apparente dans ces comportements. Ils se ressemblent. La mode exerce ses ravages pour le plus grand profit des FNAC, Virgin, Surcouf et Pixmania (enseignes tout à fait honorables et qui ne sont pas responsables du bon ou du mauvais usage de leurs produits). Le nombre de gens qui prendront le PIREE pour un homme et l'Edit de Nantes pour une vieille dame anglaise ne risque pas de diminuer.
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jeudi 17 septembre 2009

Mode et contagion mimétique

L'expression était maladroite. Et le PDG de France Télécom a reconnu que l'utiliser pour nommer la vague de suicides qui a submergé son entreprise est mal venu. Mais au-delà de l'émotion suscitée par l'intervention de monsieur LOMBARD, au-delà de la réelle maladresse (qui a du reste suscité l'indignation d'Hélène CIXOUS lors de l'émission Ce soir ou jamais), il faut essayer d'aller plus loin.
Une mode est une façon particulière d'être, de paraître et d'agir qui apparaît et se répand dans des circonstances, en une période et dans un milieu spécifiques. On n'en finirait pas de les nommer ces modes qui ont marqué l'après guerre : le bee-bop, les zazous, le hoola-hoop, les jeans troués, les dread-locks, etc. Une mode se répand, et elle se répand entre personnes qui ont quelque chose en commun. Elle a pour but de différencier des groupes d'autres groupes. Ce qui caractérise la mode est donc son caractère contagieux, et son caractère mimétique.
Mais parler de mode à propos de suicides est une grave impropriété, car la mode intéresse la vie, et même l'explosion de la vie. Elle n'est pas toujours de bon goût, mais là n'est pas le point. La mode est une expression vitale. Le goût exagéré que l'on peut avoir pour elle est-il l'indice d'une faiblesse de caractère ? La réponse doit être nuancée. Quelquefois oui, quelquefois non. Mais il est certain que les stylistes, les spécialistes du marketing, les publicistes, etc. jouent sur le phénomène et l'exploite.
En revanche, il n'est pas impossible de juger que les suicides de France Télécom relèvent d'une contagion mimétique. Dans un moment de désespoir, quand on ne sait plus que faire ni vers qui se tourner, quand on est privé de moyen d'expression, on peut vouloir se supprimer. Un employé n'a vu que cette solution pour protester. Et d'autres l'ont imité, en y voyant la protestation la plus forte, la seule capable de faire changer d'avis des responsables qui paraissent bien aveugles. On sait combien l'imitation est une tendance très forte de la psychologie humaine. (René GIRARD a fort bien analysé ce phénomène qui dans ses formes extrêmes a conduit au bouc émissaire.) Hélas, elle a joué ici contre le vie. On ne peut que le déplorer et demander aux responsables de France Télécom un peu plus de doigté, d'humanité, et peut-être même de justice.
En utilisant ce mot, monsieur LOMBARD a simplement marqué d'un signe le lieu d'où il parlait : celui d'un entrepreneur qui veut le bien de son entreprise sans trop se soucier du bien de ses employés.