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lundi 28 septembre 2009

Courtoisie, politesse et rites

Il est de bon ton de moquer les gens courtois. Le jeunisme envahit tous les compartiments de notre vie sociale : la publicité, les loisirs, la mode, par exemple. On ne dit plus, dans un courriel, "Cher monsieur" ou "Chère madame", on dit "Bonjour !" ou "Bonsoir !", selon l'heure. On ne dit plus "Veuillez agréer etc." mais "Cordialement". Car en ces matières les "jeunes" donnent le ton. Ne parlons pas des modes verbales ; "ça me gonfle", ou "ça me prend le chou" ou que sais-je encore et par exemple.
De quoi cette manière de faire contemporaine est-elle l'indice ? Selon moi, d'un effacement de plus en plus important de la signification symbolique des gestes, des paroles, des couleurs ou des sons. Il faut, pour exister, choquer, faire du nouveau, s'opposer aux traditions, les railler, les détruire, les déformer, faire table rase du passé pour pouvoir vendre toujours, et toujours, et toujours plus de nouveaux produits d'utilité souvent très contestable. C'est la condition nécessaire à l'existence d'une société de consommation, tellement contestée en paroles, tellement aimée dans les faits.
Les Chinois, à l'instigation durable de CONFUCIUS, accordaient et accordent toujours une signification très importante aux rites. Marcel GRANET, dans son livre remarquable sur la religion de Chinois notait avec pertinence que les habitants actuels de l'Empire du Milieu ont su très bien adapter les rites traditionnels au monde contemporain. Ainsi, disait-il (en 1951), on verra une mariée porter une robe à la coupe occidentale, mais cette robe ne sera jamais blanche, car c'est la couleur du deuil, et elle ne sera pas davantage rouge, couleur traditionnelle des noces ; on la portera rose, fût-il très pâle. Admirable perpétuation adaptée de gestes polis par l'histoire, pleins de sens pour qui en connaît la clé et admirable adaptation aux conditions modernes.
Ainsi coupés de la compréhension du passé, inquiets d'un avenir qui ne se laisse pas clairement deviner, nous sommes tout à l'instant présent, sans l'habiter vraiment, car notre inquiétude existentielle fait que nous ne pouvons vraiment le goûter. Désemparés, sans repères, sans ancrage, nous ne savons plus exprimer, faute de langage approprié, nos sentiments profonds ; la politesse, la courtoisie, les rites nous y aidaient. Ils sont en train d'être sacrifiés sur l'autel de la modernité. "Or, disait Paul RICOEUR, il y a une profondeur de l'âme humaine à laquelle le rite seul peut atteindre." Constat bouleversant de justesse. Qu'il serait bon de le méditer.