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jeudi 26 mars 2009

Fraises trompeuses

Une amie me fait parvenir cet article que je trouve très éclairant. Il illustre cruellement jusqu'où peut conduire le goût du lucre et la cupidité des hommes. Après les haricots du Kénya dont je vous ai déjà parlé, voici les fraises d'Andalousie.

"Très instructif !
D'ici à la mi‐juin, la France aura importé d'Espagne plus de 83 000 tonnes de fraises. Enfin, si on peut appeler «fraises» ces gros trucs rouges, encore verts près de la queue car cueillis avant d'être mûrs, et ressemblant à des tomates. Avec d'ailleurs à peu près le goût des tomates...
Si le seul problème posé par ces fruits était leur fadeur, après tout, seuls les consommateurs piégés pourraient se plaindre d'avoir acheté un produit qui se brade actuellement entre deux et trois euros le kilo sur les marchés et dans les grandes surfaces, après avoir parcouru 1 500 km en camion. À dix tonnes en moyenne par véhicule, ils sont 16.000 par an à faire un parcours valant son pesant de fraises en CO2 et autres gaz d'échappement. Car la quasi‐totalité de ces fruits poussent dans le sud de l'Andalousie, sur les limites du parc national de Doñana, près du delta du Guadalquivir, l'une des plus fabuleuses réserves d'oiseaux migrateurs et nicheurs d'Europe.
Il aura fallu qu'une équipe d'enquêteurs du WWF‐France s'intéresse à la marée montante de cette fraise hors saison pour que soit révélée l'aberration écologique de cette production qui étouffe la fraise française (dont une partie, d'ailleurs, ne pousse pas dans de meilleures conditions écologiques). Ce qu'ont découvert les envoyés spéciaux du WWF et que confirment les écologistes espagnols, illustre la mondialisation bon marché. Cette agriculture couvre près de six mille hectares, dont une bonne centaine empiète déjà en toute illégalité (tolérée) sur le parc national. Officiellement, 60% de ces cultures seulement sont autorisées; les autres sont des extensions «sauvages» sur lesquelles le pouvoir régional ferme les yeux en dépit des protestations des écologistes.
Les fraisiers destinés à cette production, bien qu'il s'agisse d'une plante vivace productive plusieurs années, sont détruits chaque année. Pour donner des fraises hors saison, les plants produits in vitro sont placés en plein été dans des frigos qui simulent l'hiver, pour avancer leur production. À l'automne, la terre sableuse est nettoyée et stérilisée, et la microfaune détruite avec du bromure de méthyl et de la chloropicrine. Le premier est un poison violent interdit par le protocole de Montréal sur les gaz attaquant la couche d'ozone, signé en 1987 (dernier délai en 2005); le second, composé de chlore et d'ammoniaque, est aussi un poison dangereux: il bloque les alvéoles pulmonaires.
Qui s'en soucie? La plupart des producteurs de fraises andalouses emploient une main d'oeuvre marocaine, des saisonniers ou des sans‐papiers sous‐payés et logés dans des conditions précaires, qui se réchauffent le soir en brûlant les résidus des serres en plastique recouvrant les fraisiers au coeur de l'hiver. Un écologiste de la région raconte l'explosion de maladies pulmonaires et d'affections de la peau.
Les plants poussent sur un plastique noir et reçoivent une irrigation qui transporte des engrais, des pesticides et des fongicides. Les cultures sont alimentées en eau par des forages dont la moitié ont été installés de façon illégale. Ce qui transforme en savane sèche une partie de cette région d'Andalousie, entraîne l'exode des oiseaux migrateurs et la disparition des derniers lynx pardel, petits carnivores dont il ne reste plus qu'une trentaine dans la région, leur seule nourriture, les lapins, étant en voie de disparition. Comme la forêt, dont 2 000 hectares ont été rasés pour faire place aux fraisiers.
La saison est terminée au début du mois de juin. Les cinq mille tonnes de plastique sont soit emportées par le vent, soit enfouies n'importe où, soit brûlées sur place.... Et les ouvriers agricoles sont priés de retourner chez eux ou de s'exiler ailleurs en Espagne. Remarquez: ils ont le droit de se faire soigner à leurs frais au cas ou les produits nocifs qu'ils ont respiré ...
La production et l'exportation de la fraise espagnole, l'essentiel étant vendu dès avant la fin de l'hiver et jusqu'en avril, représente ce qu'il y a de moins durable comme agriculture, et bouleverse ce qui demeure dans l'esprit du public comme notion de saison. Quand la région sera ravagée et la production trop onéreuse, elle sera transférée au Maroc, où les industriels espagnols de la fraise commencent à s'installer. Avant de venir de Chine, d'où sont déjà importées des pommes encore plus traitées que les pommes françaises...
Claude‐Marie Vadrot
Politis jeudi 12 avril 2007."
Faut-il ajouter quelque chose à ce tableau effrayant ? Un conseil peut-être n'achetez plus de ces fraises là !

vendredi 15 février 2008

Ca bouillonne dans ma tête

L'actualité n'est pas avare de petites phrases, de croches-pieds, de petits faits qui révèlent le climat dans lequel nous sommes plongés depuis quelques semaines. Devant ce flot de ragots boueux et puants, je suis comme saisi de vertige et de crainte ; alors je reviens aux auteurs que j'aime, qui bercent mes rêves éveillés et, je l'espère, inspirent quelque peu mon action. Je vais pour cette raison vous faire partager une page de mon cher LANZA del VASTO. Car ça bouillonne trop dans ma tête.
"Devant ces colonnades, j'ai demandé
Quel est ce Temple ?
On me répond : c'est la Bourse des Valeurs.
Que nous sommes loin du lien entre Travail et Richesse, Vertu et Fortune, Bénédiction Divine et Prospérité. Nous regardons de haut ces naïves justifications, quand nous regardons [les] sommets de la Connaissance-du-Bien-et-du-Mal.
Mais comme nous serrons de près la vraie nature de la Possession ! "Malheur aux riches" est-il écrit sans distinctions ni ménagements et sans explications.
[...]
L'Homo oeconomicus (orthographe et typographie sic) est une nouvelle race d'envahisseurs barbares. Doù vient-elle ? Ni de l'Est ni de l'Ouest, elle sort de sous terre, espèce de nains astucieux et tordus.
Dès qu'ils s'abattent sur un riche pays, c'est comme les sauterelles sur la moisson, c'est comme l'incendie de la guerre qui ne laisse que noir et cendres. Mais tandis que, la guerre passée, les blés aussitôt regagnent et les ruines se relèvent, là où l'Homme économique a étendu sa conquête, l'herbe ne repousse plus. Le grignotement du lucre est une désolation définitive. Et dans l'invisible comme dans le visible."
J'avais déjà parlé de l'Homo economicus dans nombre de mes billets, et je ne pensais pas trouver dans LANZA une confirmation aussi éclatante de ce que je vous avais dit. Ce que LANZA condamne sans appel, ce n'est pas la prospérité, - il le dit très clairement du reste, et la voit comme une bénédiction divine -, c'est l'esprit de lucre qui fait argent de tout, depuis les sacs de plastique qu'on nous vend maintenant dans les supermarchés (pour des motifs prétendument écologiques ! mais on en vend tout de même), jusqu'aux stock-options, en passant par les faux soldes, les six minutes quotidiennes d'habillement, la revente au noir de tickets pour tel ou tel événement sportif, la publicité "sponsorisante", la location des espaces d'un Blog pour de la publicité, la retransmission des matchs de foot-ball par les chaînes payantes, j'en passe et des meilleures. Vous pouvez, vous devez ajouter à la liste. Je vous en supplie, pour que nous puissions contempler ensemble l'ampleur de notre déchéance.
Jusques à quand allons-nous supporter cette foire d'empoigne, ce tout économique, ce tout argent ? Quand les hommes politiques affirmeront-ils, en accord avec toute saine anthropologie, qu'il faut à l'homme suffisamment de pain pour subsister, mais qu'il ne vit pas que de lui. On nous parle de pouvoir d'achat, de salaires, de retraites, d'allocations, de prestations, de subventions. Qui nous parle d'amour ? De fraternité ? Il n'y a pas foule dans ce registre de sentiments. Tout de même, j'ai eu l'immense satisfaction de voir gravée sur le fronton d'un beau bâtiment, rue Toudic à Paris, cette raison sociale : Association Fraternelle des Employés et Ouvriers des Chemin de Fer Français. Elle n'est pas toute jeune cette association ; elle reste le témoignage d'une époque où l'on regardait son voisin avec un peu plus de compassioon et un peu moins de convoitise. Elle date d'avant la guerre.