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jeudi 5 juin 2008

A propos du sens

Il y a bien longtemps, j'ai eu l'occasion d'entendre Armand ABECASSIS soutenir, à STRASBOURG, une thèse remarquable devant un jury constitué - excusez du peu - d'Emmanuel LEVINAS, Georges GUSDORF, Michel TARDY et Lucien BRAUN. Armand, qui me fit l'honneur de son amitié, était un passionné d'herméneutique (la science de l'interprétation des textes). Il soutenait et soutient toujours que le sens est un acte posé pour résoudre une tension intérieure née du désir (lequel s'appuie, me semble-t-il, sur le sentiment que nous sommes faits pour l'éternité et l'infini), et que cet acte étant posé, la tension s'en trouve apaisée (c'est le côté signification du mot sens), mais révèle alors un autre manque, non quelconque, qui pousse à poser un autre acte permettant de creuser toujours ce désir, de l'investir dans un objet de plus en plus précis (c'est le côté direction du mot sens). C'est donc le désir qui fraie au sens son chemin. Il importe de ne pas se tromper sur sa réalité, son intensité, sa valeur, et surtout sur son contenu. Comme il n'y a pas de désirs autonomes, que nous ne pouvons désirer que ce qui nous est désigné comme désirable, il est important que nous soient proposés des modèles qui nous fassent grandir plutôt que de nous abaisser. Tant que les hommes politiques, les enseignants, les éducateurs, n'auront pas compris cet aspect fondamental de la nature et de la psychologie humaines, nous sommes assurés de voir proposer à notre désir une foultitude d'objets, présentés comme dotés d'une valeur équivalente, et qu'il appartiendrait à notre seule liberté d'investir. Ces objets vont des plus dégradants, quand bien même ils apportent du plaisir, aux plus sublimes et inaccessibles, laissant celui qui les voudrait posséder dans un état d'amertume indescriptible (qui veut faire l'ange fait la bête). En somme, il est nécessaire de concilier l'aspiration légitime à faire fructifier à son profit personnel les talents et les aptitudes qui nous sont propres (et les souhaits qui les accompagnent), et la non moins légitime aspiration de la société à les voir mettre au service de tous. Toute la question est d'orienter LE DÉSIR vers un OBJET qui soit adapté à notre nature de sujet social. Vous aurez noté que j'utilise un singulier pour désigner cette grande aspiration humaine à l'éternité et l'infinitude, et un pluriel pour désigner l'investissement de cette force vitale dans un objet précis. Or, nous le savons, c'est la culture qui véhicule les modèles.
Voilà pourquoi, par exemple, au lieu de prétendre contre toute évidence, que les tags qui défigurent nos murs, sont une forme d'art, comme le fit jadis un ministre de la culture dont je tairai le nom, il serait préférable de proposer à nos peintres sauvages d'exploiter leurs talents, en les canalisant dans des formes à la fois plus personnelles, plus esthétiques, d'un plus grand goût. Voilà pourquoi je trouve injurieux pour le peuple de parler de culture populaire. Pourquoi faudrait-il que les grands auteurs, les grands peintres, les grands compositeurs, restent la chasse gardée d'une élite jalouse de son savoir ?
Bien entendu, un tel projet culturel suppose que tous les acteurs, enseignants, médias, musées, hommes politiques, industriels des loisirs (!), etc. puissent se réunir et se mettre d'accord sur une sorte de programme minimum à proposer aux générations actuelles, plutôt que d'aller en ordre dispersé et de jouer par exemple la retransmission du match de foot contre la Star Academy, ou Patrick BRUEL au Zénith contre Johny au Stade de France. Rien de tout cela, en soi, n'est condamnable. Ce qui l'est, c'est la systématisation de ces modèles, c'est l'oubli de tout un pan de notre civilisation qui ne peut tout de même pas se résumer à la Star Academy et à Roland Garros.

vendredi 17 août 2007

Ariane a perdu le fil

Madame Ariane MNOUCHKINE, dont nul ne conteste le talent de metteur en scène au théatre, aurait-elle perdu la tête et, avec elle, le fil qui l'a guidé jusqu'à la cartoucherie de Vincennes ? Dans un geste de résistance beau comme l'antique - on croit entendre Caton l'Ancien - madame MNOUCHKINE a refusé d'être nommée Professeur de Création Artistique au Collège de France, au prétexte qu'elle l'aurait été par Nicolas SARKOZY, ce que sa conscience de gauche ne saurait accepter. Que c'est beau la résistance aux actes d'un Président élu démocratiquement par la majorité des Français !
Il y a un hic, que voici. (a) C'est le Collège des Professeurs du Collège de France qui décide du nom de la chaire à pourvoir et en désigne le bénéficiaire. Ce dernier est tenu au courant de la procédure et il est averti avant transmission de la décision à la Présidence de la République. Madame MNOUCHKINE ne pouvait pas ignorer qu'elle avait été choisie. Elle avait certainement donné son accord, condition préalable à la poursuite du processus. (b) Seul le Président de la République a le pouvoir de signer les decrets de nomination des Hauts Fonctionnaires, y compris les Professeurs des Universités et assimilés.
La belle réaction de madame MNOUCHKINE est liée à la publication d'un article par Libération, lequel, dans un saisissant raccourci, annonce qu'elle a été nommée par Nicolas SARKOZY. C'est donc pour ne pas décevoir son public d'admirateurs inconditionnels, pour ne pas donner l'impression qu'elle aurait cédé aux sirènes sarkozystes, qu'elle a été amené à refuser cette nomination. Toutefois, le refus est accomodé de considérations notablement modulatrices qui donnent à la résistante la possibilité de revenir sur sa décision. Je verrai bien sur les emplois du temps du Collège de France, Institution que je fréquente avec assiduité, si madame MNOUCHKINE donne son cours. Il y a fort à parier que oui.
Tout cela est pitoyable et me semble relever d'un sectarisme invraisemblable, d'une hypocrisie insupportable, et surtout d'un incroyable mépris de la démocratie.
"Ariane, ma soeur, de quelle amour blessée, vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ?" se déclinerait plus justement en
"Ariane, ma soeur, de quelle rage emportée, vous mourûtes en scène où l'on vous a piquée ?"