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mardi 30 juin 2009

Qui est l'homme ?

Une femme tue trois de ses nouveau-nés, brûle le cadavre de l'un d'eux, et congèle celui des deux autres.
Un évêque intégriste ordonne illicitement quelques prêtres.
Un chef islamiste du Pakistan a sous sa domination plus de 1.000 enfants candidats au suicide.
On songe fortement à légaliser la pratique des mères porteuses dans notre pays.
Des miliciens iraniens tuent de sang-froid une jeune femme qui meurt sous les yeux horrifiés de millions de spectateurs internautes.
Le Magazine Elle fait l'éloge de la masturbation.
Trois femmes otages sont exécutées par leurs ravisseurs au Yémen.
La pratique religieuse a dramatiquement baissé en France, et seulement 110 prêtres ont été ordonnés cette année, alors qu'il en faudrait dix fois plus pour combler les vides laissés par les morts ou les départs.
Bien entendu, je n'entends pas établir un lien quelconque entre ces évènements choisis au hasard et parfaitement arbitrairement dans l'actualité religieuse et l'actualité politique internationale ou nationale. Je désire simplement susciter chez mes lecteurs une question : comment cela peut-il arriver ? Comment est-il possible de faire ou de penser ainsi ?
J'ai trouvé une belle citation de Marcel LEGAUT qui souligne avec une rare puissance que ces dérèglements ont une cause unique et qui tient à une conception erronée de l'homme qui prévaut dans les milieux politiques, culturels et médiatiques.
"La cause fondamentale de la crise actuelle que connaissent les nations et l'ensemble des confessions chrétiennes est plus facile à percevoir maintenant qu'à une date récente, bien qu'elle soit depuis longtemps latente. Aussi bien cette crise est-elle sans doute plus décisive que toutes les précédentes. Cette cause n'est-elle pas due à la disproportion croissance entre la connaissance du réel que l'homme atteint alliée à la puissance qu'il peut ainsi y exercer, et l'ignorance de sa grandeur intime qu'il blasphème en s'abandonnant aux déterminismes de toutes sortes qui régissent son corps et son cœur ?
Les Églises en sont responsables en grande partie par la manière dont leurs institutions ont conçu et orienté la vie religieuse de leurs membres. Elles ne les ont pas aidés à découvrir l'éminence de la condition humaine mais au contraire elles ont insisté auprès d'eux sur leurs déchéances trop évidentes. Elles ont cultivé chez eux la culpabilité au lieu de s'efforcer de leur faire prendre conscience de leurs responsabilités. Elles se sont attachées à leur faire observe une vie de simple moralité au lieu de les appeler, autant que cela se peut, à franchir, chacun d'eux à sa manière, le seuil de la vie spirituelle. Elle ont pensé à glorifier Dieu en insistant davantage sur le «néant» de l'homme qu'un magnifiant la grandeur potentielle qui sommeille en tout être conscient." (Méditation d'un chrétien du XXe siècle, pages 260-261.)
Il y a urgence. Nous ne pouvons pas continuer dans cette voie qui nous mène à l'abîme. L'homme est revêtu d'une éminente dignité. Et celle-ci n'est pas à géométrie variable, comme l'a déclaré monsieur DELEVOYE, Médiateur de la République. La vie morale n'est pas fondée sur un recueil d'obligations et d'interdits. Elle se nourrit d'une puissante méditation sur le sens de notre vie, sur nos origines, sur notre mission et sur nos fins ultimes. Je ne sais pas comment il faut faire. Je sais simplement que nous pouvons commencer à changer notre façon de penser, de regarder l'autre, de consommer, de nous cultiver, de nous distraire.
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mardi 2 juin 2009

Crise de l'intelligence, crise de la pensée

Fourmi, dans ses commentaires à mon dernier billet, argumente de manière très serrée sur la crise de l'intelligence, et Olibrius, avec humour, me fait remarquer qu'il aime bien le foot.
Il faut absolument que je précise et ma pensée et celle de Marcel LEGAUT.
(a) En aucun cas, je n'ai voulu mépriser les amateurs de foot ou de rugby, et tous ces jeunes qui acclament leur champion quand il marque. Tout au plus, pourrais-je faire remarquer que le monde de l'argent infiltre insidieusement et indignement ce qui devrait rester une célébration de l'émulation sportive, et de la maîtrise du corps. J'habite non loin du Parc des Princes et j'ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre.
(b) Marcel LEGAUT n'entend pas reprendre à son compte la catégorisation entre doctes et ignorants. Toutes ses oeuvres et toute son action démontrent au contraire qu'il la déplore ; il constate que le monde idolâtre le savoir comme source de pouvoir et non comme source d'humanisation. Dans ses Lettres des Granges, il développe largement ce point de vue. Sa pensée n'est pas datée, mais prophétique et anticipatrice.
(c) Personnellement, je constate que l'enseignement supérieur, en France, est largement subdivisé entre enseignement pour les soi-disant "élites" - notez ici que je ne dis pas "prétendues", mais "soi-disant", c'est-à-dire se déclarant telles - (Grandes Ecoles, filières sélectives des Professions de Santé, Ecoles supérieures de Commerce, Ecoles d'Ingénieurs, BTS, DUT) et les autres, en gros les filières universitaires classiques.
(d) Fourmi analyse avec pertinence ce qu'elle appelle la crise de l'intelligence. Je partage tout à fait ce point de vue. Aujourd'hui, on ne pense pas, on réagit. On est incapable de prendre du recul, on vit dans l'émotion de l'instant. On croit tout savoir parce que l'on a accès à internet, mais il n'y a aucun travail personnel de synthèse ou d'assimilation des notions auxquelles on a un accès si facile, et l'on confond ce facile accès aux données, à leur compréhension profonde, notamment aux possibles relations de cause à effet, aussi bien des faits historiques, que politiques, artistiques ou techniques. Penser est une activité de l'esprit qui ne peut se déployer que dans le silence et la réflexion. Or le bruit envahit tout l'espace intérieur : téléphone portable, I-pod, Pod-cast, radio, télévision, I-phone, DVD, concerts de rock, etc. Encore une fois, il n'est pas dans mes intentions de mépriser toutes ces nouveautés, mais de souligner l'usage immodéré que l'on peut en faire, qui est suscité, créé de toutes pièces par les frénétiques de la croissance et du profit rapide, et qui est un obstacle absolu au travail de la pensée. Celle-ci se nourrit de faits, d'observations, de lectures, de confrontations aux opinions d'autrui, et non des idéologies et des programmes politiques. Penser est une activité qui prépare à l'action, et qui est très exactement le principe de notre liberté. Penser est une activité exigeante, fatigante, troublante même quand par son exercice, elle remet en cause, justement, les "idées".
Il nous faut donc, si nous croyons que penser est l'activité humanisante par excellence, ne point trop nous focaliser sur l'efficacité immédiate, la productivité, l'utilité, mais accepter une pauvreté momentanée de nos vies, pour leur permettre de porter de vrais fruits.

samedi 23 mai 2009

Un grand livre, une philosophe prophétique

Je vous ai déjà parlé de ce livre de Simone WEIL, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale. C'est, de mon point de vue, un très grand livre que tout homme politique qui pense, au lieu de chercher à conquérir le pouvoir, doit lire, relire et méditer.
Le chapitre intitulé Esquisse de la vie sociale contemporaine est une analyse éblouissante, et prophétique. Le livre a été écrit en 1934, et déjà Simone WEIL voyait où nous mènerait la complication extraordinaire de notre organisation sociale, son opacité, son incapacité à penser, et à organiser quoi que ce soit, son côté arbitraire et aveugle, son caractère oppressif progressivement et inéluctablement croissant. Je vous invite, toute affaire cessante, à acheter ce livre que vous trouverez pour un prix modique à la Librairie La Procure, Rue de Mézières, près de Saint-Sulpice.
Pour aujourd'hui - car je reviendrai sur cette oeuvre achevée que je ne cesse de lire et relire - voici un petit extrait du premier paragraphe de l'Esquisse.
Jamais l'individu n'a été aussi complètement livré à une collectivité aveugle, et jamais les hommes n'ont été plus incapables non seulement de soumettre leurs actions à leurs pensées, mais même de penser. Les termes d'oppresseurs et d'opprimés, la notion de classe, tout cela est bien près de perdre toute signification, tant sont évidentes l'impuissance et l'angoisse de tous les hommes devant la machine sociale, devenue une machine à briser les coeurs, à écraser les esprits, une machine à fabriquer de l'inconscience, de la sottise, de la corruption, de la veulerie, et surtout du vertige. La cause de ce douloureux état de choses est bien claire. Nous vivons dans un monde où rien n'est à la mesure de l'homme ; il y a une disproportion monstrueuse entre le corps de l'homme, l'esprit de l'homme et les choses qui constituent actuellement les éléments de la vie humaine ; tout est déséquilibre. Il n'existe pas de catégorie, de groupe ou de classe d'homme qui échappe tout à fait à ce déséquilibre dévorant, à l'exception peut-être de quelques îlots de vie plus primitive ; et les jeunes qui y ont grandi, qui y grandissent, reflètent plus que les autres à l'intérieur d'eux-mêmes le chaos qui les entoure.
Quand on pense que ce texte a été écrit en 1934, on demeure subjugué par la prescience de Simone WEIL. Et notamment pour ce qui concerne les jeunes. On est stupéfait d'entendre ses propos sur la sottise, que l'on voit proliférer dans les médias, spécialement à la télévision, sur la corruption qui ronge nos sociétés, aussi bien prétendument démocratiques et policées, que tyranniques ou autocratiques, sur la veulerie, nous qui laissons des centaines de milliers d'êtres humains, des millions, aux mains des tyrans ou des bandits, les abandonnant à un sort que nous ne voulons pas connaître.
Je reviendrai là-dessus. Je ne veux pas laisser Eugénie sur l'impression que l'avenir est bouché. Il ne l'est pas. Mais, et Simone WEIL le dit, il nous faut attendre l'écroulement d'un système aveugle pour réinventer un nouvel art de vivre ensemble. Pour cela il nous faut penser, et il nous faut partir du réel.

jeudi 16 octobre 2008

La crise actuelle, d'abord une crise de la pensée

La plupart des hommes de ce temps, ne veulent ni ne peuvent délibérer avant d'agir. Prisonniers du principe de plaisir dans lequel les ont enfermés les médias, la publicité, les hommes politiques et SURTOUT, le monde de la culture, ils fonctionnent comme des automates. Il suffit d'appuyer sur le bouton plaisir pour qu'ils achètent, consomment ou expriment une opinion prédéfinie. Les esprits libres se réfugient dans les ermitages d'une pensée profonde, qui n'est livrée qu'à de rares fidèles : BERNANOS, THIBON, LEGAUT, LANZA del VASTO. Tous ont choisi l'exil ou la solitude plutôt que le troupeau. Et, en apparence, leur influence se limite à leurs lecteurs ou à leurs disciples. Oui la crise actuelle est d'abord une crise de la pensée. Et la crise de la pensée entraîne une crise morale.
Faute de pouvoir exiger des dirigeants de banque de se comporter de manière morale, la loi doit donc moraliser les comportements bancaires. Je ne peux pas imaginer que les responsables des banques, connaissant la tournure des événements actuels, auraient fait les mêmes choix. S'ils avaient eu la moindre réflexion sur la nature de l'homme, la moindre largeur de pensée, la moindre connaissance philosophique, ils n'auraient pas idolâtré l'argent, en tout cas j'aime à le croire. Ils n'auraient pas fait de leurs établissements des temples au dieu MAMMON.
Soyons plus concrets : la loi doit interdire la titrisation des créances. Que celles-ci restent cessibles et négociables, c'est normal, mais qu'elles le soient de manière individualisée. C'est transparent. Il faut interdire les opérations à découvert, achat ou vente d'actions. Il faut interdire les parachutes dorés, et exiger la rotation périodique des responsables des banques. Il faut exiger des détenteurs d'actions qu'ils les gardent en possession pendant une période minimale de temps, comme l'avaient dit Henri HUDE (on peut imaginer le temps qui sépare deux Assemblées Générales). Il faut enfin que les banques acceptent d'endosser le rôle de propriétaire des biens qu'elles permettent d'acheter avec l'argent de leurs déposants dont elles ne sont que les courtiers. Un propriétaire qui assume les droits mais AUSSI les devoirs du propriétaire. Un propriétaire qui s'efface enfin de la propriété au fur et à mesure des remboursements.
En somme, il faut remettre l'homme au centre des préoccupations politiques, sociales et économiques. La crise actuelle offre une occasion unique de changer de paradigme social. Nos dirigeants, nos responsables politiques, sauront-ils de dégager des enjeux de pouvoir pour réfléchir ENSEMBLE à ce qui est bon pour l'homme ? C'est une autre affaire.