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dimanche 17 octobre 2010

Il est temps d'éteindre les Lumières

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Peut-être vous ai-je déjà raconté cette anecdote ? Si c'est le cas, je vous prie d'excuser mon radotage. Je me trouvais à l'Université de Lausanne, et discutais avec un de mes collègues francophones, un homme délicieux et très compétent. Je ne sais pas pourquoi, il me dit tout à trac, au beau milieu d'une savante conversation : "Vous les Français, vous ne pouvez vous empêcher de penser à l'échelle du monde ; nous pensons, nous, à l'échelle de notre Canton". Jacques était trop courtois pour marquer de l'ironie dans cette remarque, mais elle m'avait frappé. Et puis la fréquentation quasi hebdomaire de collègues allemands et suisses germanophones m'avait fait prendre conscience que cette attitude de prétendre penser l'universel passe auprès des étrangers pour une insupportable arrogance. Et la fréquente rencontre d'autres collègues européens, anglais, belges, néerlandais, italiens ou des pays de l'Europe centrale et orientale m'avait ancré dans l'idée que quelque chose clochait dans notre manière à nous, Français, de concevoir et d'exposer les choses. Et je me disais aussi que c'est cette prétention affichée ou sous-jacente, et non la difficulté de notre langue, qui avait fait préférer l'empirique anglais au très abstrait français, comme langue de communication internationale. Enfin, certaines remarques de mes lecteurs m'avaient fait prendre conscience que je n'échappais pas à ce travers national d'immodestie de la pensée.
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Vous vous souvenez aussi que je vous avais transcrit le fameux discours dans lequel FERRY parle du droit des races supérieures à éduquer les races prétendues inférieures, ce qui ne laissait pas de m'étonner de la part d'un homme de cette envergure.
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La lecture attentive du livre d'Ivan P. KAMENAROVIC, philosophe et sinologue, livre intitulé Agir, non-agir en Chine et en Occident et l'abord encore succinct de celui de Michael SINGLETON, ex-missionnaire, et professeur à l'Université Catholique de LOUVAIN, viennent d'entraîner définitivement ma conviction : il est temps d'éteindre les Lumières.
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Nous nous gargarisons de nos VOLTAIRE, DIDEROT, ROUSSEAU, d'ALEMBERT, CONDORCET, etc. Ces hommes sont des écrivains de premier ordre dans notre langue, et la France post-révolutionnaire a largement utilisé leurs pensées pour, en les diffusant, tenter d'établir une hégémonie culturelle, et une prépotence politique mondiales. La tentative est à l'origine du colonialisme, énergiquement combattu par les députés de droite, monarchistes inclus, quand elle fut inaugurée par Jules FERRY. Mais ces "philosophes" n'ont pas pensé l'universel, comme nous l'avons prétendu et continuons de le faire. Ils ont théorisé une forme de pensée commune à l'Occident. C'est déjà beaucoup, mais ce pas le tout de la pensée humaine.
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KAMENAROVIC montre comment la pensée chinoise, si différente de la nôtre dans sa conception de l'homme et du monde, est tout aussi cohérente que la nôtre et explique la réalité tout aussi bien que nous. C'est une pensée qui ignore les oppositions contrastées et les contraires, mais voit dans les couple de notions que nous oppposons parce que nous les séparons, des aspects complémentaires d'une même réalité, une vibration incessante entre le blanc et le noir, la lumière et les ténèbres, l'esprit et la matière, l'actif et le passif, par exemple. Ce livre m'a apporté des arguments rationnels et convaincants sur la puissance mais aussi les limites de notre philosophie occidentale.
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Quant au déconcertant SINGLETON, dans sa Critique de l'ethnocentrisme. Du missionnaire anthropophage à l'anthropologue post-développementiste, il a des formules à l'emporte-pièce qui auraient fait le bonheur de LEVI-STRAUSS s'il était encore de ce monde : "L'homme tout court n'existe pas. Je suis papou ou patagon, et à une période particulière". Il reprend ainsi à son compte la boutade de Joseph de MAISTRE : "J'ai rencontré des Allemands, des Anglais. Je sais, depuis MONTESQUIEU qu'on peut même être persan, mais je n'ai jamais rencontré l'homme". En d'autres termes, les mots ne font pas exister des choses qui n'ont aucune réalité.
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Bien entendu, un effort d'abstraction est indispensable, et les peuples qui usent de langues indo-européennes sont bien placés pour le faire. Les concepts sont utiles pour raisonner. Mais ils ne sont pas le réel, seulement un moyen commode de l'appréhender.
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Décidément, il est temps d'éteindre les Lumières.

vendredi 16 octobre 2009

Un portrait au vitriol

Joseph de MAISTRE dont nous avons beaucoup parlé ces temps-ci sur ce Blog a été ambassadeur du Roi de Sardaigne auprès de l'Empereur de Russie. C'est pourquoi, parmi ses oeuvres, il en est une qui est intitulée "Les soirées de Saint-Pétersbourg". Il semble bien que le palais de l'Ermitage hébergeait le portrait de VOLTAIRE du temps ou le Comte habitait la capitale de la Russie. Joseph de MAISTRE, avec raison et je m'en expliquerai, détestait - à la mesure même du talent qu'il lui prêtait et qu'il jugeait immense mais prostitué - le "Philosophe" de FERNEY. La vue du tableau de l'Ermitage lui inspira ce portrait au vitriol.
"N'avez-vous jamais remarqué que l'anathème divin fût écrit sur son visage ? Allez contempler sa figure au palais de l'Ermitage. Voyez son front abject, que la pudeur ne colora jamais, ces deux cratères éteints où semble bouillonner encore la luxure et la haine, ce rictus épouvantable courant d'une oreille à l'autre, et ces lèvres pincées par la cruelle malice, comme un ressort prêt à se détendre pour lancer le blasphème ou le sarcasme.
Semblable à cet insecte, le fléau des jardins, qui n'adresse ses morsures qu'à la racine des plantes les plus précieuses, Voltaire, avec son aiguillon, ne cesse de piquer les deux racines de la société, les femmes et les jeunes gens; il les imbibe de son poison, qu'il transmet ainsi de génération en génération.
D'autres cyniques étonnèrent la vertu ; Voltaire étonne le vice. Il se plonge dans la fange, il s'y roule, il s'en abreuve. Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a fait, ses inimitables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte. Paris le couronne, Sodome l'eût banni."
J'ai découvert avec stupeur, dans un livre dont je reparlerai, que VOLTAIRE détestait sa mère, que ses malversations avaient ruiné une famille qui lui avait confié ses biens, et qu'il est mort dans la folie, absorbant peu avant son dernier soupir, le contenu de son vase de nuit. Je mets sur ce dernier détail un doute légitime, car l'auteur ne donne pas de source vérifiable à l'information, et je déteste les on-dit, même si l'ouvrage est extrêmement crédible. Je vais sur ce point me renseigner. En revanche, il est avéré que VOLTAIRE était rongé par l'angoisse, la culpabilité, le remord, surtout sur la fin de sa vie, comme en témoignent les lettres qu'il écrivit à divers correspondants. On sait le rôle que ce littérateur exceptionnel par son talent de plume eut dans l'avènement de la Révolution, dans la germination de cette convulsion au profond du corps des élites intellectuelles et aristocratiques de son temps. Il est mort trop tôt pour voir les fruits empoisonnés de ses pensées viciées et vicieuses. Nul ne peut préjuger de ce qu'il en aurait dit et s'il aurait pu voir la part qu'il avait prise dans les persécutions de ses compatriotes par une poignée de fous. Paix à ses cendres et yeux grands ouverts sur ses écrits.

dimanche 30 août 2009

Petits arrangements avec l'histoire, ou les malheurs de Condorcet

Je me promenais il y a peu sur les quais de Seine, rive gauche. Temps splendide, soleil qui faisait resplendir les façades du Louvre, et briller Notre-Dame. J'avais souvent fait cette promenade, et pourtant, un petit monument avait échappé à mon attention. Entre l'Institut et l'Hôtel de la Monnaie, quai Conti, se niche une placette au milieu de laquelle se dresse une statue de bronze. Un bel homme, légèrement cambré en arrière en une allure aristocratique. C'est la statue de CONDORCET, du marquis de CONDORCET. Sur le socle, ne figurent que le nom et les dates de naissance et de mort de grand mathématicien, athée virulent, rationaliste convaincu et républicain : 1753-1794. Rien d'autre. Curieux éloge funèbre pour un philosophe qui s'est empoisonné afin d'échapper à la guillotine. Curieux éloge pour un savant qui a donné son nom à un lycée parisien réputé, et qui à ce titre est un modèle pour les jeunes qui fréquentent l'établissement. Il n'est pas innocent que les responsables du Ministère de l'Instruction Publique aient choisi cet homme comme éponyme. On connaît leur grand amour des Lumières, de la raison, de la république, et de la laïcité. Je ne leur reproche pas. Je me borne à constater.
Or, ce matin, relisant par hasard les notes que j'ai prises à partir du livre de Frédéric LENOIR, "Le Christ philosophe", je vois au passage une citation de CONDORCET. Elle est tiré d'un ouvrage qu'il publia en 1793, à peine un an avant qu'il ne se donne la mort : Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. On verra dans quelle illusion cet homme, au demeurant génial, vivait, et vers quels progrès sa pensée a conduit :
"Il arrivera donc, ce moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d'autre maître que leur raison ; où les tyrans ou les esclaves, les prêtres et leur stupides ou hypocrites instruments n'existeront plus que dans l'histoire et sur les théâtres ; où l'on ne s'en occupera plus que pour plaindre leurs victimes et leurs dupes, pour savoir reconnaître et étouffer, sous le poids de la raison, les premiers germes de la superstition et de la tyrannie, si jamais ils osaient reparaître."
Ils ont osé, et c'est lui qui a favorisé, avec d'autres leurs survenues. Il en est mort, sans doute désespéré de s'être fourvoyé. Le soleil s'est levé sur un homme, sur des hommes, sur des centaines d'hommes emprisonnés en raison de leur naissance, de leurs opinions ou de leur religion. Je ne sache pas que CONDORCET se soit élevé contre les exécutions, les exactions des armées révolutionnaires, les procès sommaires. C'est beau la raison au service de l'idéologie. Y aura-t-il au lycée CONDORCET des historiens et des philosophes qui oseront dire à leurs élèves la vérité sur le drame qu'a vécu cet homme ?

dimanche 15 juin 2008

Je ne l'ai pas fait exprès...

Je vous jure qu'avant d'avoir acheté le livre qui donne l'extrait (que je vais commenter) d'un ouvrage de Simon LEYS, je ne le connaissais pas. Souffrez que je vous narre ma découverte ! Thierry WOLTON, un spécialiste réputé des relations internationales, a publié, en 2007, un livre intitulé Le grand bluff chinois (Robert Laffont, Paris). Le trouvant d'occasion, j'achète ce livre. Page 15 du dit ouvrage, une époustouflante citation de LEYS. Voici l'extrait que WOLTON approuve et reprend à son compte : Les idéologues occidentaux se servent de la Chine maoïste comme les philosophes du XVIIIe se servaient de la Chine confucéenne : c'est un mythe, une projection abstraite et idéale, une utopie qui permet de dénoncer tout ce qui va mal en Occident et d'en prendre le contre-pied en s'économisant la peine de penser soi-même. (Simon LEYS. Bâtons rompus. In Essais sur la Chine, Collection Bouquins. Robert Laffont, Paris, 1998).

L'étonnant de ce constat, c'est qu'il fait un lien explicite entre l'idéalisme des Lumières, la perte de contact avec le réel, les aberrations utopiques des grandes têtes pensantes qu'ont été les SARTRE, Roland BARTHES, Philippe SOLLERS, avec tant d'autres bonnes valeurs à la bourse des éditeurs parisiens, la dispense de la réflexion et de la pensée, et l'approbation ou l'ignorance des crimes les plus abominables de STALINE ou de MAO.

Je vous jure que je ne connaissais pas cet extrait. Maintenant, je me sens moins seul. Et en bonne compagnie. Car Simon LEYS est un des plus fins connaisseurs de la Chine qui soient. Il ne fait pas de bruit. Il ne s'étale pas dans les journaux télévisés, il ne se vautre pas dans les scandales. Il s'informe et il pense. Maintenant, vous comprenez peut-être pourquoi je m'acharne sur ce fatal XVIIIe S., et en relation avec ses errements intellectuels, pourquoi je ne cesse de dénoncer notre complicité avec les horreurs staliniennes et maoïstes, les méfaits de l'idéologie, pourquoi j'insiste sur la nécessité de partir des faits pour penser. J'exulte !

Je reviendrai sur le livre de WOLTON, dans le prolongement de ce que j'ai dit du livre du CAI CHONGGUO il y a quelques jours. Mais voici tout de même le plan de cet ouvrage admirablement documenté : La mise en condition ; le Bluff politique ; le Bluff économique ; le Bluff commercial ; le Bluff social ; le Bluff pacifique ; Un dragon de papier.

Allez ! Bon dimanche.

samedi 14 juin 2008

L'Europe en crise, vraiment ?

Après le rejet du Traité de Lisbonne par les Irlandais, les journaux écrits et parlés titrent avec un air de catastrophe : L'Europe en crise. Je crois qu'il n'en est rien et qu'il serait plus judicieux de dire : Une certaine idée de l'Europe en crise.
Pour comprendre ce que cela veut dire, il suffit de se rapporter à un passé récent ou relativement récent et de rapporter quelques faits. Les Norvégiens ont refusé, à deux reprises, d'adhérer à l'Europe ; les Irlandais ont refusé de voter la première mouture d'un traité qui instituait l'Union Européenne ; ils ne l'ont accepté qu'en deuxième lecture et après des modifications qui satisfaisaient certaines de leurs exigences ; les Danois n'ont pas intégré le système monétaire de l'Euro, pas plus que les Anglais ; les Français, puis les Néerlandais, ont refusé de voter le Traité Constitutionnel. Ça fait beaucoup de monde. Voilà qui aurait dû alerter les hommes politiques. Quand de nombreuses nations regimbent à rentrer dans un système sorti tout droit du cerveau de fonctionnaires irresponsables, non élus, anonymes (car ce sont eux qui mettent en musique juridique les conclusions des politiques, complètement débordés par le sujet), il faut s'interroger et se demander pourquoi.
Dans le cas des Irlandais, la chose est simple. Cette nation a failli disparaître. Elle a conquis chèrement sa liberté sur les Anglais qui l'avaient colonisée, et qui avaient réduit à la pauvreté et à l'esclavage, avec une brutalité inouïe (on séparait les enfants de leurs parents, par exemple) sa population. On comprend qu'ils se méfient de tout ce qui pourrait attenter à une identité si malmenée par l'histoire. Pour les Français, il en va de même. On ne réduit pas la plus anciennement constituée des nations européennes à un strapontin de Commissaire aux Transports, octroyé du bout des lèvres par un Président qui parle à peine notre langue. On ne joue pas avec l'histoire et avec le sentiment d'appartenance. Je reconnais la grandeur de la nation portugaise, son goût des aventures maritimes, son courage antique. Mais enfin monsieur BARROSO n'aurait pas dû nous offenser ainsi.
Il faut bien comprendre que les peuples n'acceptent pas de se voir régenter par une cohorte de plumitifs bruxellois, qui entendent nous imposer la largeur des pneus, le diamètre des pommes, l'étiquetage de nos produits alimentaires, et leur composition (ah ! l'histoire du chocolat !), et jusqu'à nos moeurs mêmes, et qui sournoisement nous imposent une langue unique, l'anglais, langue admirable certes, mais qui n'est pas la nôtre ni, souvent, celle des rebelles (quand bien même, je dois l'avouer, par métier, j'ai dû la pratiquer, et je l'écris et la lis tout comme le français).
D'où vient cette erreur de perspective ? Hélas je crains qu'elle ne vienne de nos propres philosophes des Lumières, et de leur système de pensée, qui s'est imposé quand la France et sa langue dominaient l'Europe. C'est un juste retour de bâton que d'être puni par où l'on a péché.
Je vous ai dit que le mal avait commencé de prendre racine sous la Régence avec les décisions cyniques et injustes du Régent. Voici un exemple qui vous illustrera ce que je veux dire : DUCLOS, dans ses mémoires secrets dit ceci. L'amour de ma patrie ne me rendra pas partial, ni me fera trahir la vérité ; mais je rendrai service à une province [ndt : la Bretagne] noblement attachée au Roi, et qui réclamait contre la violation de ses privilèges. Les peuples les plus jaloux de leurs droits sont les plus attachés à leurs devoirs ; et le mécontentement des Bretons était fondé dans son origine. Les États [sous-entendu : de Bretagne] voulaient faire rendre compte à MONTARAN, leur trésorier : rien n'était plus juste, et n'intéressait moins l'Etat : le Régent devait, au contraire, approuver une conduite si régulière. Malheureusement pour la Province, MONTARAN avait un frère capitaine aux gardes, gros joueur et fort répandu. Un tel sujet est homme intéressant à PARIS. Il employa le crédit de plusieurs femmes, qui prouvèrent clairement qu'on devait beaucoup d'égards au frère d'un homme si utile à la société ; et les États eurent le démenti de leur entreprise. On embastilla les gentilshommes bretons, on envoya à NANTES une commission pour instruire le procès des accusés. Et le Régent poursuivit sa vie de débauche à PARIS.
Il y a là exactement les mêmes ingrédients que ceux dont nous discutons ici. Remplacez PARIS par BRUXELLES, transposez Trésorier des États à Haut Fonctionnaire, accointances familiales à complicités d'affaires, pressions de ces dames à pression des lobbies, et vous aurez la même structure politique. Pour notre malheur, le Régent était du parti des Philosophes, et les Bretons furent réduits a quia, ce que n'aurait JAMAIS fait un Roi. Le même DUCLOS l'explique et j'y reviendrai dans un prochain billet.
Comme quoi, l'histoire est un éternel recommencement. L'Europe n'est pas en crise. C'est leur idée bruxelloise qui l'est. Le Général avait raison, une fois de plus. Que n'est-il là pour remettre sur la bonne voie le bateau ivre ? Car l'Europe existe, et elle a une vocation historique. Ce qui la construit, c'est une immense diversité, une culture très riche, une histoire mouvementée mais qui fait converger ses peuples vers l'entente et la concorde.
Plutôt que de nous imposer l'anglais, la Commission devrait suggérer que tout locuteur d'une langue latine possédât une langue anglo-saxonne et une autre langue (latine ou slave), que tout locuteur anglo-saxon en fît de même (une autre langue anglo-saxonne, et une langue latine ou slave), que tout locuteur d'une langue slave utilisât une autre langue slave et une langue latine ou anglo-saxonne. Voilà qui permettrait un début d'inter-compréhension, et non point l'unification de la pensée et la rentrée dans une indifférenciation culturelle grosse de violences. (J'y reviendrai avec René GIRARD).

samedi 24 mai 2008

Esprit droit et esprit faux : Anquetil et Voltaire

ANQUETIL-DUPERRON est un savant français à qui l'Europe doit d'avoir découvert l'Avesta, le livre sacré des zoroastriens, et les deux langues, l'avestique et le pehlvi, dans lesquelles ce texte nous est parvenu. Fasciné par un document qu'il avait vu chez un orientaliste parisien, un calque des feuillets encore indéchiffrés du Vendidad d'Oxford, ANQUETIL, alors élève à l'École des Langues Orientales, décide de donner à sa patrie les livres de ZOROASTRE et leurs traductions. Encouragé par le savant abbé BARTHELEMY, et par le Comte de CAYLUS, ANQUETIL s'impatiente d'attendre la mission promise et les subsides afférents. Âgé de 21 ans, il embarque le 24 février 1755 à LORIENT, armé d'une Bible et d'un Montaigne. Il arrive aux Indes, à SURATE exactement, le 28 avril 1758 après des péripéties de toutes sortes. SURATE est une des patries des Parsis de l'Inde. Les Parsis, on s'en souvient sont les descendants des zoroastriens de Perse qui ont fui leur pays en raison des persécutions musulmanes, quelques siècles auparavant. Après avoir appris les langues sacrées de la bouche même de quelques Parsis fervents, collectionné de précieux manuscrits de l'Avesta, ANQUETIL embarque à SURATE le 15 mars 1761. Il va directement à OXFORD pour comparer ses manuscrits à celui du Vendidad de la Bibliothèque Bodléienne. De là il rentre à Paris le 15 mai 1762 ET LE LENDEMAIN DE SON ARRIVEE, IL DEPOSE A LA BIBLIOTHEQUE ROYALE 180 manuscrits en avestique, en pehlvi, en persan et en sanscrit. Vous entendez bien, le lendemain de son arrivée. En 1771, paraît sa traduction de l'Avesta. Elle a une énorme répercussion dans le monde savant.
Brocardé (dans un pamphlet écrit en français) avec esprit mais sans aucun recul critique par un obscur anglais du nom de JONES (alors qu'ANQUETIL avait dédié son travail aux François et aux Anglois), notre savant doit subir les coups les plus durs de la part de VOLTAIRE, vous savez, cet esprit qui se déclarait positif, ennemi de tous les systèmes (sic !) et faisait grande profession d'objectivité (resic !) : On ne peut lire deux pages de l'abominable fatras attribué à ce Zoroastre sans avoir pitié de la nature humaine. Nostradamus et le médecin des urines sont des gens raisonnables en comparaison de cet énergumène (Dictionnaire philosophique ; article Zoroastre). JONES, quant à lui, se couvrit de ridicule en acceptant l'authenticité du livre saint d'une secte théosophique, (rédigée dans une langue de pure convention), alors qu'il avait nié celle de l'Avesta, VOLTAIRE eut droit à un Boulevard, à un Lycée (j'y ai passé l'oral de la deuxième partie de bac en, allez, il y a assez longtemps...), et à une foule d'admirateurs empressés. Pensez-donc, VOLTAIRE ! Jusqu'au jour où des savants étrangers, allemands en l'occurrence, KLEUKER et TYCHSEN, prouvent de manière définitive et sur des fondements scientifiques, essentiellement philologiques, la bêtise de ces pauvres esprits forts. On célèbre toujours VOLTAIRE, on a oublié ANQUETIL.
Cette anecdote résume à elle toute seule l'esprit faux des Lumières. ANQUETIL est un homme droit, courageux, désintéressé, un homme de l'Ancien Régime ; VOLTAIRE est un écrivain de talent, instrumentalisé par la mode, sans réelle profondeur, qui annonce par son système toutes les horreurs engendrées au XIXe S. par les philosophies idéalistes. Il part de ses idées, et non point des faits. En un mot, c'est un esprit faux. Du reste, je vous invite à lire le dictionnaire philosophique ; vous y découvrirez par exemple l'antisémitisme forcené de celui qui chez nous passe pour un parangon de tolérance.
Je ne peux pas m'empêcher de rappeler ici ce logion évangélique : La lampe de ton corps c'est ton oeil. Lorsque ton oeil est sain, ton corps tout entier est aussi dans la lumière ; mais dès qu'il est malade, ton corps aussi est dans les ténèbres.
VOLTAIRE appartient bien à ce siècle qui porte si mal son nom : on devrait l'appeler le siècle de l'Enténèbrement. Et l'obscurité se fit sur la terre...

lundi 23 juillet 2007

Nihil novi sub sole

Déjà, en 1878, un voyageur français écrivait en introduction de l'ouvrage qui racontait son long séjour en Chine, ce que voici : "Ce qui frappe le plus le voyageur à mesure qu'il s'éloigne de la France, c'est de voir quelle petite place elle tient dans les contrées lointaines. Tandis que l'Angleterre remplit tout de son nom, de son commerce, de sa langue, le renom de la Fance s'affaiblit au contraire d'autant plus vite que celui de sa voisine grandit.
C'est avec tristesse que le Français constate cet effacement de la patrie. Mais ce qui l'attriste encore plus au retour, c'est de reconnaître que les causes de cette infériorité sont dues à l'indifférence et au dédain de ses compatriotes pour les autres peuples en proportion de leur éloignement.
Il faudrait les convaincre que le meilleur moyen d'assurer l'influence de leur pays, c'est de se répandre au dehors, et que la première condition de ce progrès, c'est de connaître les autres peuples, leur civilisation, leur caractère et leurs besoins, d'imiter en un mot l'Angleterre et de lutter avec elle sur ce terrain fécond, où la France pourrait lui disputer, sinon l'empire commercial, du moins, l'empire moral et civilisateur du monde."
Les choses, depuis, ne se sont guère améliorées, et si l'empire américain, s'est substitué à l'empire anglais, les rapports entre les deux cultures, anglo-américaine d'une part, française de l'autre, sont dans la même dissymétrie. D'où cela vient-il ? Le texte même de ce voyageur désabusé porte en lui la réponse, mais sa proximité d'avec un mode de pensée qui n'a cessé de nous abaisser depuis qu'il est devenu la référence des "intellectuels" ne lui permet pas d'aller au bout de la démarche qu'il esquisse.
Pourquoi les français s'intéresseraient-ils en effet à des pays dont la culture, à leurs yeux, n'a pas atteint le degré d'universalité propre à celle de leur patrie ? Nous sommes victime de cette illusion d'optique qui veut que toute pensée française vaut pour le monde entier. Vous savez, "l'exception française".
Voici une anecdote qui illustrera ce que je veux dire. Je discutais avec un collègue et ami de l'Université de Lausanne, un biochimiste connu internationalement, francophone de naissance. Et il me disait, avec un petit sourire narquois : "Vous, les Français, vous ne pouvez pas vous empêcher de pensée à l'échelle du monde. Notre pensée à nous s'arrête aux frontières de notre canton natal." Voilà notre limite, voilà notre faiblesse, voilà le défaut de notre cuirasse : nous croyons, depuis le siècle des Lumières, que nos "Philosophes" ont apporté au monde une pensée universelle, et, depuis la Révolution, que la France a fait naître l'humanité à la Liberté et aux Droits de l'Homme. Cette façon de voir la vie et le monde, de ne contempler que notre nombril, nous interdit de rentrer profondément dans la pensée des autres peuples. Il faudrait pour cela comprendre que la Fance ne peut incarner à elle toute seule les valeurs universelles, même si elle a puissamment contribué à l'approfondissement d'une pensée "valable pour tous les hommes, en tout temps, et en tout lieu". C'est une contribution, pas une somme définitive.
Il est assez caractéristique de voir que Léon ROUSSET, professeur à l'arsenal de Fou-Tchéou (Fu-Zhou), ne cherche pas tant à disputer à l'Angleterre l'empire commercial que l'empire moral et civilisateur du monde. Il trahit ainsi, sans le vouloir et pour les raisons que j'ai dites plus haut, cette prétention française à l'Universel qui nous a fait tant de mal.
Le Président de la République veut mettre fin à l'influence de mai 68 sur l'Esprit Public ; il serait bon que les "intellectuels" lui suggèrent d'entreprendre le même travail pour ce qui concerne l'arrogante prétention des Lumières à éclairer le monde.
Philippe POINDRON
Citation de
Léon ROUSSET.
A travers la Chine.
Librairie Hachette et Cie, Paris, 1878.
(Je possède ce livre fort intéressant.)
PS : bien que je m'efforce de relire avec soin mes textes, je laisse encore des fautes de typographie (peu graves) et d'orthographe (inexcusables !) Que mes lecteurs soient indulgents. Je les invite vraiment à commenter et à s'inscrire comme membre du Blog. Mon ambition est de créer un courant de pensée susceptible de contriber au renouveau de l'esprit public, par une contestation raisonnée des idées reçues et des idéologies. Si je me suis attaqué surtout aux idéologies socialistes, je passerai aussi à la moulinette de la critique réaliste les idéologies libérales et néo-libérales. Comme elles sont les plus disputées et critiquées par les médias, il me semble plus urgent de pourfendre leurs symétriques qui font des ravages.