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lundi 28 janvier 2019

Dimanche 27 janvier. 2019 Note brève : foulards rouges et komsomols, ou l'envie démasquée.


Si René GIRARD était encore de ce monde, il pourfendrait le ridicule de la manifestation dite des « foulards rouges » qui a réuni, tenez-vous bien 10.500 personnes (admirez la précision), et il ne manquerait pas de souligner que cette expression de soutien à monsieur MACRON soutient celui-ci comme la corde soutient le pendu.
Nous sommes dans la pleine rivalité mimétique : il a fallu à ce quarteron de Français singer les Gilets jaunes, en choisissant, comme eux, une pièce de vêtement, un foulard, et une couleur, le rouge. C’est oublier un peu vite que le foulard rouge était la pièce d’uniforme portée par les Komsomols, ces jeunes qui, du temps de STALINE, adhéraient au mouvement de jeunesse communiste. Voyez-vous, il me semble qu’ils auraient pu choisir mieux.
En fait, les organisateurs de cette manifestation avortée envient les Gilets jaunes. Et comme le dit le moine cistercien Isaac de l’Étoile, « le propre des gens malfaisants est de fermer les yeux tant qu’ils le peuvent sur les mérites d’autrui, et, lorsque vaincus par l’évidence, ils ne le peuvent plus, de le déprécier ou de le dénaturer. »
C’est une mauvaise action, qui ne fait rien pour apaiser le feu qui couve sous la cendre, et ce serait faire une grave erreur d’analyse que de miser sur l’essoufflement du mouvement pour retourner aux ronrons des temps ordinaires.




jeudi 8 avril 2010

Cohérence

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Ceux de mes lecteurs qui suivent le présent Blog depuis ses origines pourront témoigner, je l'espère, que je m'efforce de mettre de la cohérence dans mes propos. Je n'ai jamais caché que ma réflexion était guidée par les travaux de René GIRARD. Le billet intitulé "Choc" met en évidence la nécessité de la non violence, de la rupture des vengeances circulaires, un des éléments fondamentaux des conclusions du penseur. Celui que j'appelle maintenant "cohérence" porte sur les racines de la violence, le désir mimétique, si bien identifié dans ses causes et ses effets par GIRARD.
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J'ai toujours dit aussi que je portais à LANZA del VASTO une immense admiration. A plusieurs reprises, j'ai cité quelques passages de son oeuvre majeure, Les quatre fléaux. Voici encore un extrait de cette réflexion qui rentre en consonance parfaite avec ce que je viens de dire.
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"Dans la Cité, tous les postes sont offerts, toutes les carrières ouvertes à tous : chacun pense grandir en gagnant un poste plus élevé tandis qu'il risque à tout moment de perdre le sien que d'autres convoitent. L'inquiétude et le souci se trouvent sans cesse à son côté, son bonheur est toujours ailleurs et pour demain.
Comme l'appel d'air dans le fournaise, l'aspiration générale de bas en haut allume et fait ronfler la Cité. C'est grâce à ce feu d'enfer que tout marche et tourne, que la richesse et la vitesse croissent.
Les heureux qui réussissent, on ne sait si c'est un tourbillon qui les a emportés comme des escarbilles ou si c'est eux qui, par un travail acharné ou par un coup de génie, ont créé le tourbillon.
Ces heureux, d'ailleurs, ne le sont qu'aux yeux des autres et s'ils se sentent tels, c'est qu'ils se voient avec les yeux des autres. En eux-mêmes, ils sont restés tels quels, suie et cendre. La hauteur où ils ont été transportés n'a pas ajouté à leur taille un pouce, la poussée subie ne leur a imprimé ni liberté ni grandeur. Le bonheur social est illusoire et conventionnel. Mais c'est à peine s'ils s'aperçoivent de leur déception : ils s'en soulagent par des divertissements incessants qui les gardent de penser à leur sort.
Ces heureux ne le sont qu'au détriment d'autrui. Le feu qui monte est celui de la rivalité. Nul ne s'enrichit sans priver quelqu'un, nul ne domine sans soumettre plusieurs. L'ascension sociale consiste à tirer par les pieds celui qui se trouve au-dessus, et, l'ayant enfoncé, monter sur ses épaules et sur sa tête."
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Admirable description de cette rivalité mimétique qui nous fait crier que chez le voisin l'herbe est plus verte. Admirable perspective sur le panorama de nos sociétés contemporaines qui ne peuvent engendrer que de la violence dans ce désir exacerbé du désir de l'autre. Admirable appel à la tempérance.
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Je n'ai jamais cessé de crier ces évidences, que ce soit pour dénoncer l'égalitarisme, destructeur des libertés, l'insultante arrogance des banquiers et chevaliers d'industrie qui empilent des lingots sur les cadavres de leurs salariés ET de leurs clients, l'aveuglement des hommes politiques qui attisent le feu de l'envie ou de la prétendue liberté (celle de l'argent). Tout cela justifie le nom que j'ai donné à ce Blog : POLITIS. Car l'homme est fait pour rentrer en relation avec son semblable, pour s'enrichir de ses différences sans désir d'appropriation, pour reconnaître l'inaltérable dignité de sa personne. Il n'est pas possible de faire de la politique par goût de domination. L'homme politique a pour mission de conduire ses concitoyens à la fin qui leur est due : l'accomplissement en acte de ce qu'ils ont reçu en puissance de par la nature, l'éducation, et l'environnement.
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Je serais heureux d'avoir votre avis.

mercredi 11 novembre 2009

Identité nationale : les vues de René Girard

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Il est impossible d'extraire d'une oeuvre aussi riche et foisonnante que celle de René GIRARD une citation étroitement applicable à la notion d'identité nationale. René GIRARD - qui s'est opposé à plusieurs reprises à LEVI-STRAUSS dans ses livres - a un autre point de vue que l'ethnologue. Il se place plus en anthropologue et philosophe qu'en observateur des sociétés humaines, même s'il utilise abondamment les travaux de ceux qui font profession d'étudier les peuples.
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J'en suis donc réduit à résumer ce qui dans la théorie lumineusement exposée (entre autre) dans Des choses cachées depuis la fondation du monde peut éclairer le propos du jour.
Pour René GIRARD, notre désir n'est jamais autonome ; nous désirons ce qui est proposé à notre désir. Il en découle que nous désirons d'autant plus le désir de l'autre que nous lui sommes proche. Qu'y-a-t-il de plus proche que des frères ? Caïn tue Abel ; Etéocle et Polynice s'entretuent ; il s'en est fallu de peu que les fils de Charlemagne ne s'étripent, à la mort de leur père qui sagement pourtant, avait procédé au partage équitable de son Empire entre eux. Il s'agit là d'exemples que l'on peut étendre à d'autres ressemblances : ainsi plus près de nous, la rivalité mimétique entre "deux amis de trente ans", messieurs BALLADUR et CHIRAC. En somme, plus nous nous ressemblons, et plus nous faisons bouillir en nous la marmite des violences. René GIRARD observe que dans les périodes de crises, les distinctions sont abolies, les rôles eux-mêmes parfois inversés ; il en est ainsi dans les bacchanales ou le carnaval ; il en a été ainsi pendant la Révolution Française, et ce n'est pas pour rien que le Duc d'Orléans a pris le nom de Philippe Egalité, lui qui a péri finalement sur l'échafaud. La seule situation attestée où une telle rivalité mimétique n'explose pas est celle de Jean-Baptiste et Jésus, et elle est dans l'Evangile : Jean est le cousin de Jésus ; il baptise et Jésus aussi. Les disciples de Jean vont lui rapporter que Jésus l'imite, et ils s'en offusquent. La réponse du Baptiste est tranchante : "Il importe qu'il croisse et que je diminue ; opportet eum crescere, me autem minui".
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On voit par ces quelques explications très sommaires que la rivalité mimétique explose quand la ressemblance, ou plus exactement l'indifférenciation, l'indistinction des personnes est à son paroxysme. Voilà pourquoi le concept d'égalité est imbécile dans la manière dont il est présenté et surtout compris par nos concitoyens.
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Sommes-nous si loin de la question de l'identité nationale ? Certes non. Nous vivons sur un sol, nous avons un paysage, une histoire que chacun peut s'approprier. Mais en même temps, nous savons qu'il est nécessaire qu'il y ait de la différenciation, pour exister tout simplement. A mon avis, il ne faut pas voir ailleurs que dans cet effort de différenciation la création et la prolifération des bandes ethniques dans les banlieues. Mais d'un autre côté, en vertu de la cohabitation et du partage non pas d'une même culture, mais des mêmes besoins, biens et habitudes de confort, nous rentrons dans cette violence mimétique : lui, il a une Porsche, moi pas. J'en veux une.
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Où est l'issue de ce qui se présente comme une impasse politique ? Je n'en vois pas d'autre que le maintien d'une différenciation par le retour dans leur pays d'origine des étrangers clandestins, et par une assimilation (et non pas une intégration) des Français d'origine étrangère dans le respect de la spécificité d'origine tant qu'elle ne prétend pas s'imposer aux autres. Cela porte un nom et même plusieurs : fraternité, respect, amour.

mardi 30 décembre 2008

Conflit israélo-palestinien et rivalité mimétique

Le conflit israélo-palestinien est l'illustration dramatique de la justesse des vues de René GIRARD. Cet auteur, on le sait, voit dans la rivalité mimétique, celle qui surgit entre deux personnes ou deux peuples ou deux tribus très ressemblants, la naissance des religions sacrificielles et de leurs rites, l'origine des mythes, de l'état, de la loi, et la résolution de la violence par l'immolation consentie de tous d'une victime arbitraire et totalement innocente. Il appelle ce phénomène "mécanisme victimaire". Jésus est venu dénoncer ce mécanisme et les évangiles racontent sa passion du point de vue de l'innocent et non de celui de la foule consentante, unanime et aveugle. (On en a un exemple remarquable dans l'unanimité des juifs, qui pousse Pilate à relâcher Barrabbas, un criminel, et non point l'innocent ; après tout, le récit aurait pu être rédigé de leur point de vue à eux ; c'est l'ultime témoignage de ce lynchage que jusqu'ici les mythes cachaient ; mais il est raconté d'un point de vue historique et non mythique, et c'est ce qui en fait le prix. Depuis l'avènement de Jésus, il n'est plus possible d'obtenir le consensus de la foule pour le sacrifice d'un bouc émissaire, et la rupture du consensus est amorcé par les protestations de Nicodème au sanhédrin et le courage de Joseph d'Arimathie qui donne un tombeau neuf à Jésus.) Il en résulte que la violence circulaire se nourrit elle-même, sauf à ce que les parties acceptent de la faire taire et de pardonner.
Israël et Ismaël sont des frères ennemis ; leur race, leur langue respective, leur habitat antique sont très voisins. Ils convoitent la même terre, veulent la même capitale, pour les mêmes raisons qui est le triomphe de leurs idées. En somme ils désirent très exactement ce que l'autre désire. On pourra proposer à l'un ou l'autre peuple un pays de taille identique, avec des ressources identiques, un climat identique, aucun d'eux n'en voudra. Ce qu'il veut, c'est ce que l'autre veut aussi. Étrange désir que ce désir du désir de l'autre.
On s'étonne à tort, (et l'on fait des analyses erronées sur ce phénomène), de l'esprit d'entreprise des Israéliens et de la transformation spectaculaire de leur pays en les comparant à la paresse des peuples arabes. C'est absolument ne rien comprendre au ressort religieux de ces comportements. Marcel GAUCHET a très bien expliqué cela. La religion musulmane est une religion holistique qui n'a pas pu séparer le visible et l'invisible. En somme elle n'a pas reçu comme parole de vie ce que Dieu dit dans la Genèse et qui porte sur la mission donnée à l'homme de soumettre la création, de l'habiter, de la transformer. Pour un musulman, il est important que rien ne change afin de préserver ce que Dieu tout puissant a donné ; pour un juif (et un chrétien), la création est donnée à l'homme pour qu'il en utilise (raisonnablement) toutes les ressources et en perce totalement les mystères. Ces deux conceptions sont absolument opposées. Et c'est là une différence radicale qui exaspère encore plus, paradoxalement, les rages de la rivalité mimétique.
Il n'y a pas d'autre issue que la discussion et la paix. Tout le monde est perdant à ce jeu de bombes, de missiles, de rockets et d'attentats suicides. La vue des enfants blessés ou tués me bouleverse, mais aussi celle des habitants des villes du Sud d'Israël qui depuis sept ans ont reçu 12.000 rockets, et n'ont pu vivre dans la sécurité. Vite, la paix ! Et pour tous les fils d'Abraham, la prière pour la paix.

dimanche 27 juillet 2008

Habiter sa vie (bis)

Un lecteur commente le précédent billet intitulé "Habiter sa vie". Il fait des remarques suffisamment importantes pour que je réponde plus officiellement à ses objections. Je résume ses critiques. La mort de Jésus est sanglante et sacrificielle ; les martyrs viennent confirmer le caractère sanglant et morbide du christianisme et surtout, contrairement à ce que je prétends, Jésus a dit qu'il n'est pas venu abolir la Loi (mosaïque) mais l'accomplir, et n'avait donc pas l'intention de détruire les religions et surtout pas le judaïsme.

Je vais être obligé d'être un peu long. Ayez la patience, si le sujet vous intéresse, de me lire jusqu'au bout. Je reprends les analyses lumineuses de René GIRARD.

Dans les sociétés primitives, aux dimensions nécessairement réduites, apparaissaient de temps à autres des troubles suffisamment graves pour mettre la communauté concernée en péril de mort. Ces troubles, René GIRARD les attribue à ce qu'il appelle la rivalité mimétique, phénomène qui fait que les hommes désirent les objets convoités par/ et jusqu'au désir même de/ ceux qui leur ressemblent le plus. On peut comprendre que dans ces sociétés - ceci est une remarque personnelle - les fonctions sociales sont indifférenciées, l'égalité entre ses membres presque parfaite, et les conditions sociales, idéales pour qu'apparaissent cette rivalité et les violences qui l'accompagnent. Les littératures anciennes, les mythes, les rites, les traditions dont certaines restent encore vivaces, témoignent de cette rivalité. René GIRARD évoque le mythe de CAÏN et ABEL et le meurtre du cadet par l'aîné (pour souligner la manière radicalement nouvelle dont la Bible traite ce meurtre, contrairement à tous les autres textes mythiques) ; mais on peut citer bien d'autres exemples : la guerre féroce entre ETEOCLE et POLYNICE (deux frères là encore) par exemple, ou encore les nombreux meurtres que des souverains antiques, installés sur un trône vacillant, commettent vis-à-vis de leurs fils, de leurs proches ou de leurs frères. Je voudrais ajouter ici un exemple que René GIRARD n'a pas repris. Dans les mythes mésopotamiens, il en est un qui raconte comment l'assemblée des dieux, pour contenir les ambitions de l'un des leurs, lui suscitent un jumeau, un double, afin de créer les conditions d'une rivalité mimétique qui mobilisera toutes leurs énergies et ainsi apaisera la crainte qu'ils ont de voir rompre l'équilibre des pouvoirs au sein du panthéon (cf. J. BOTTERO et S.N. KRAMER. Lorsque les dieux faisaient l'homme. Mythes mésopotamiens. Gallimard, Paris, 2000). Tout le monde peut comprendre ici que pour qu'il y ait rivalité mimétique, il faut qu'il y ait un modèle ou un double qui soit le support et l'aliment de cette rivalité.

Pour ramener la paix, et juste à son entrée dans la phase des sociétés religieuses, la communauté choisit, arbitrairement, une victime innocente qu'elle charge de la responsabilité de tous les désordres, et qu'elle tue en le lynchant. Ce meurtre est fondateur. Les hommes voyant qu'ils retrouvent la paix ont tendance à attribuer à la victime émissaire la cause de cet apaisement, et, par un curieux renversement des choses, ils la déifient. Mais pour cacher ce meurtre fondateur, ils créent des mythes qui le dissimulent définitivement à notre connaissance. (Ce sont ces choses cachées depuis la fondation du monde que Jésus vient dévoiler.) Chaque fois que des troubles sociaux apparaissent, ce meurtre initial qui a si bien réussi, est réitéré (hélas, le phénomène a perduré au Moyen-Âge avec, par exemple, le massacre des Juifs accusés d'avoir déclenché la peste) ; des sacrifices, d'abord humains, puis animaux, des rites par conséquent, miment ce meurtre initial qui avait si bien réussi. Une autre façon de perpétuer en le masquant ce crime originel consiste à désigner un roi ou un bouc émissaire qui doit répondre sur sa vie de ces désordres. René GIRARD donne quelques exemples de rois africains, ou celui des pharmakoi grec. Dans son livre passionnant, Voyage d'une parisienne à LHASSA (nombreuses éditions), Alexandra DAVID-NEEL décrit ainsi une cérémonie rituelle, celle Roi de quelques jours, véritable bouc émissaire, qui après avoir eu le droit de satisfaire tous ses désirs pendant une semaine, doit quitter la ville, s'enfuir, est poursuivi, et est en général tué, chargé qu'il est de tous les péchés des habitants. Je le signale à l'intention de René GIRARD tant l'exemple est démonstratif.

Arrive Jésus. Que dit-il aux pharisiens ? : "Satan, homicide dès l'origine" ; "Vous êtes nés tout entier dans le sang" ; "Vos pères ont tué les prophètes". Et surtout, et là, René GIRARD est d'une finesse d'analyse sans égal, Jésus dit "Tout royaume divisé contre lui-même est destiné à périr", signifiant ainsi que les religions, nées dans le sang d'un innocent, n'ont aucun espoir de survie.

Revenons à la rivalité mimétique et au modèle : dans l'épisode de la femme adultère, il est dit que Jésus écrivait par terre et se taisait, alors que les accusateurs lui demandaient hypocritement ce qu'il fallait faire de la pécheresse. René GIRARD analyse là encore magistralement l'épisode. Si Jésus avait regardé la foule, il aurait déclenché la violence collective. Mais comme il lui faut répondre, il a cette parole absolument bouleversante : que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre. Cela est évidemment difficile à trouver. Ainsi, personne ne pourra le faire ET IL N'Y AURA PAS DE MODELE. On peut voir a contrario comment une situation à la structure analogue a été traitée en IRAN, en plein XXe S. (Elle est racontée par Claude ANET. Les feuilles persanes. Les Cahiers Verts. Trente-deuxième cahier. Bernard Grasset, Paris, 1934) Une femme mariée est abandonnée par son mari. Un an, deux ans, dix ans se passent. Elle le croit mort et refait sa vie. Quelques vingt ans plus tard, le mari revient. La femme est déclarée adultère. On la condamne à la lapidation. Résignée, elle creuse sa propre tombe, et c'est le mollah de son village qui jette la première pierre. Le thème du modèle est récurrent chez les grands écrivains. Il me vient par exemple à l'esprit cette fable de FLORIAN où l'on voir un vizir pressé par ses courtisans de cueillir des cédrats dans un jardin qui ne lui appartient pas. Et le vizir de déclarer : A Dieu ne plaise que je cueille un de ses cédrats etc. Il a compris que s'il cédait, le jardin serait dévasté, car il aurait servi de modèle.

Pour terminer, je voudrais montrer à mon lecteur combien il mésinterprête la parole de Jésus : Je suis venu non pour abolir la Loi mais pour l'accomplir. Le cardinal RATZINGER devenu BENOIT XVI distingue (cf. Jésus de Nazareth. I. Du baptême dans le Jourdain à la Transfiguration. Flammarion, Paris, 2007) ce qui dans la loi mosaïque relève de la casuistique, et donc du contingent, du périssable, du passager et ce qui relève de l'apodictique, c'est-à-dire de ce qui s'impose à la conscience comme une exigence imprescriptible. Ce que Jésus est venu accomplir c'est justement les aspects apodictiques de la loi mosaïque. Voilà pourquoi, en en transgressant sans états d'âme les exigences purement casuistiques, les disciples froissent des épis de blé le jour du sabbat, mangent à l'instigation de Jésus avec des publicains et des pécheurs (ce qui normalement entraînait une impureté rituelle), se voient reprocher par les pharisiens de ne pas pratiquer les ablutions rituelles avant les repas, etc. Si ces pratiques ne signifient pas que Jésus ne veut point de religion extérieure, purement rituelle, mais de coeurs retournés et pleins d'amour, je veux bien me faire vice-camerlingue au Vatican. Jésus condamnent les pharisiens qui déclaraient korban (consacrée) leur fortune pour ne pas avoir à aider leurs parents dans le dénuement. Encore un détail : aujourd'hui encore un juif séropositif n'a pas le droit de célébrer le kipour ou le seder ni aucune fête juive. Il est en état de péché, d'impureté rituelle. On voit le chemin parcouru par les disciples de Jésus !

En résumé, les Évangiles racontent le meurtre d'une victime innocente, du point de vue de la victime et non des bourreaux. C'est une nouveauté absolue dans l'histoire de l'humanité. Plus aucune religion ne peut naître et s'installer durablement aujourd'hui, car elle est dénoncée immédiatement par la mort de Jésus LIBREMENT CONSENTIE (Ma vie nulle ne la prend, c'est moi qui la donne). Nous sommes donc amenés à comprendre de par Jésus que, pour échapper à la violence qui trouve sa source dans la rivalité mimétique, nous n'avons pas d'autres solutions : renoncer à la vengeance, saisir d'où viennent nos désirs, et vivre dans l'amour.


jeudi 20 mars 2008

Egalité réelle, égalité idéologique, équité

Je ne suis pas certain de m'être fait comprendre parfaitement dans le billet d'hier. Quelques précisions sur la rivalité mimétique paraissent utiles.
Soit un avocat et un charcutier. Le charcutier tient boutique sur une avenue huppée de Paris. Un avocat vient s'installer dans l'immeuble qui jouxte son établissement. Ni l'un ni l'autre ne sont inquiets de cette proximité et c'est tout juste s'ils se connaissent, se saluent ou se parlent. Hélas, un autre avocat vient planter ses choux dans l'immeuble d'en face, et le charcutier apprend qu'une nouvelle boutique de charcuterie va s'ouvrir à cinquante mètres de chez lui (Ah ! c'était donc ça, la raison des échafaudages, de ces tas bien rangés de plaques de marbres, de tout cet affairement de multiples corps de métiers autour de ce vieux magasin qui ne valait pas tripette d'apparence). Le charcutier installé fait un petit tour chez le voisin, admire la devanture tout encadrée de marbre moucheté, les spots lumineux qui vont éclabousser la vitrine de leur feux (halogénés), se dit qu'il ferait bien d'en faire autant s'il ne veut pas perdre la clientèle qu'il a eu tant de mal à se constituer, maudit ce fâcheux concurrent tout en admirant sa créativité et son goût, et regrette de ne pas être "l'autre". Il croise l'avocat qui fait une petite tournée inspectatoire dans l'immeuble ou Maître de la Tartempoire va ouvrir ses bureaux. (Tiens, tiens il semble qu'il a installé un secrétariat avec de la moquette prune ; c'est joli, le prune ! Il a un vidéophone ; c'est moderne ça ! Pourquoi n'en ai-je pas eu l'idée ?) et il se met à détester ce confrère, plus malin que lui et qui a de si bonnes idées. Hostilité, admiration conjointe, et désir de réduire en bouillie ces importuns agitent les pensées du charcutier et de l'avocat. Ils se croisent disais-je, se reconnaissent, se saluent, puis SE PARLENT, car leur coeur contristé n'en peut plus d'envie, de jalousie, de ressentiment, de haine recuite. Ils sont dans le même bateau, celui de la rivalité mimétique, charcutier contre charcutier, avocat contre avocat, et c'est dans la conjonction de leur rancoeur que vont se créer un climat, une division, un conflit. Ainsi fonctionne la rivalité mimétique. Un palier est franchi dans l'instauration d'une violence contrainte jusqu'au jour où l'on passe à la violence en acte. Tout le concept d'égalité exploité par le courant progressiste consiste à faire fond sur ces rancoeurs accumulées en feignant de croire qu'elles sont légitimes.
S'il y a égalité de conditions entre les charcutiers d'une part, et les avocats, de l'autre, qui , sans être égaux, se ressemblent, il n'y en a pas entre les avocats et les charcutiers. Toute l'astuce politique et le penser faux consiste à croire (même de bonne foi) que leur situation est identique, au nom d'un concept, mais au détriment du réel. Mais qui peut douter que l'avocat n'ait pas envie d'être charcutier ? Qui peut croire un seul instant que le charcutier veuille devenir avocat ? La question de l'égalité ne se pose que dans le cas de personnes placées dans des situations ressemblantes (jamais identiques, cela n'existe pas) : il y a là nécessité d'une égalité réelle. Cependant, feindre de croire en parole que les conditions des deux professions sont identiques au nom de l'égalité idéologique, et légiférer en favorisant une profession plutôt qu'une autre au nom de ce principe est un exercice de haute voltige, parfaitement abstrait, et qui ne peut pas apporter la paix. Mais les idées sur lesquelles se fondent cette idéologie de l'égalité font leur chemin dans l'espace public, et le charcutier en viendra à jalouser les beaux locaux de l'avocat quand l'avocat lorgnera sur la Mercédès du charcutier. Aristote le disait (je cite de mémoire), "rien n'est plus injuste que de traiter également des gens inégaux".
C'est pourquoi à l'abstrait concept d'égalité, je préfère celui d'équité qu'il conviendrait (pour les plus saints d'entre nous) d'imprégner de compassion et de charité. On en revient toujours à cette question du genre et de l'espèce, de la mêmeté et de l'ipséité. Respecter les deux est un exercice difficile, certes, mais ce n'est pas une raison pour ne pas réfléchir sur le fond à cette question qui touche la nature même de sujet social qu'est un être humain. A cet égard, il serait intéressant de rechercher dans la négation du principe d'ipséité (personnelle, ou groupale) l'origine du communautarisme. Tout être humain est en effet à la recherche de son identité.
Nous ne cessons de crier tout bas : Qui suis-je ? Le progressisme répond : tu es un citoyen, rouage de la collectivité. Le conservatisme murmure : tu es membre d'un groupe ; n'oublie jamais ton appartenance. Et celui qui veut tenir les deux bouts de la chaîne répond : tu es un sujet social ; mets au service des autres tous tes dons naturels ; on ne se sauve pas tout seul.