Un lecteur commente le précédent billet intitulé "Habiter sa vie". Il fait des remarques suffisamment importantes pour que je réponde plus officiellement à ses objections. Je résume ses critiques. La mort de Jésus est sanglante et sacrificielle ; les martyrs viennent confirmer le caractère sanglant et morbide du christianisme et surtout, contrairement à ce que je prétends, Jésus a dit qu'il n'est pas venu abolir la Loi (mosaïque) mais l'accomplir, et n'avait donc pas l'intention de détruire les religions et surtout pas le judaïsme.
Je vais être obligé d'être un peu long. Ayez la patience, si le sujet vous intéresse, de me lire jusqu'au bout. Je reprends les analyses lumineuses de René GIRARD.
Dans les sociétés primitives, aux dimensions nécessairement réduites, apparaissaient de temps à autres des troubles suffisamment graves pour mettre la communauté concernée en péril de mort. Ces troubles, René GIRARD les attribue à ce qu'il appelle la rivalité mimétique, phénomène qui fait que les hommes désirent les objets convoités par/ et jusqu'au désir même de/ ceux qui leur ressemblent le plus. On peut comprendre que dans ces sociétés - ceci est une remarque personnelle - les fonctions sociales sont indifférenciées, l'égalité entre ses membres presque parfaite, et les conditions sociales, idéales pour qu'apparaissent cette rivalité et les violences qui l'accompagnent. Les littératures anciennes, les mythes, les rites, les traditions dont certaines restent encore vivaces, témoignent de cette rivalité. René GIRARD évoque le mythe de CAÏN et ABEL et le meurtre du cadet par l'aîné (pour souligner la manière radicalement nouvelle dont la Bible traite ce meurtre, contrairement à tous les autres textes mythiques) ; mais on peut citer bien d'autres exemples : la guerre féroce entre ETEOCLE et POLYNICE (deux frères là encore) par exemple, ou encore les nombreux meurtres que des souverains antiques, installés sur un trône vacillant, commettent vis-à-vis de leurs fils, de leurs proches ou de leurs frères. Je voudrais ajouter ici un exemple que René GIRARD n'a pas repris. Dans les mythes mésopotamiens, il en est un qui raconte comment l'assemblée des dieux, pour contenir les ambitions de l'un des leurs, lui suscitent un jumeau, un double, afin de créer les conditions d'une rivalité mimétique qui mobilisera toutes leurs énergies et ainsi apaisera la crainte qu'ils ont de voir rompre l'équilibre des pouvoirs au sein du panthéon (cf. J. BOTTERO et S.N. KRAMER. Lorsque les dieux faisaient l'homme. Mythes mésopotamiens. Gallimard, Paris, 2000). Tout le monde peut comprendre ici que pour qu'il y ait rivalité mimétique, il faut qu'il y ait un modèle ou un double qui soit le support et l'aliment de cette rivalité.
Pour ramener la paix, et juste à son entrée dans la phase des sociétés religieuses, la communauté choisit, arbitrairement, une victime innocente qu'elle charge de la responsabilité de tous les désordres, et qu'elle tue en le lynchant. Ce meurtre est fondateur. Les hommes voyant qu'ils retrouvent la paix ont tendance à attribuer à la victime émissaire la cause de cet apaisement, et, par un curieux renversement des choses, ils la déifient. Mais pour cacher ce meurtre fondateur, ils créent des mythes qui le dissimulent définitivement à notre connaissance. (Ce sont ces choses cachées depuis la fondation du monde que Jésus vient dévoiler.) Chaque fois que des troubles sociaux apparaissent, ce meurtre initial qui a si bien réussi, est réitéré (hélas, le phénomène a perduré au Moyen-Âge avec, par exemple, le massacre des Juifs accusés d'avoir déclenché la peste) ; des sacrifices, d'abord humains, puis animaux, des rites par conséquent, miment ce meurtre initial qui avait si bien réussi. Une autre façon de perpétuer en le masquant ce crime originel consiste à désigner un roi ou un bouc émissaire qui doit répondre sur sa vie de ces désordres. René GIRARD donne quelques exemples de rois africains, ou celui des pharmakoi grec. Dans son livre passionnant, Voyage d'une parisienne à LHASSA (nombreuses éditions), Alexandra DAVID-NEEL décrit ainsi une cérémonie rituelle, celle Roi de quelques jours, véritable bouc émissaire, qui après avoir eu le droit de satisfaire tous ses désirs pendant une semaine, doit quitter la ville, s'enfuir, est poursuivi, et est en général tué, chargé qu'il est de tous les péchés des habitants. Je le signale à l'intention de René GIRARD tant l'exemple est démonstratif.
Arrive Jésus. Que dit-il aux pharisiens ? : "Satan, homicide dès l'origine" ; "Vous êtes nés tout entier dans le sang" ; "Vos pères ont tué les prophètes". Et surtout, et là, René GIRARD est d'une finesse d'analyse sans égal, Jésus dit "Tout royaume divisé contre lui-même est destiné à périr", signifiant ainsi que les religions, nées dans le sang d'un innocent, n'ont aucun espoir de survie.
Revenons à la rivalité mimétique et au modèle : dans l'épisode de la femme adultère, il est dit que Jésus écrivait par terre et se taisait, alors que les accusateurs lui demandaient hypocritement ce qu'il fallait faire de la pécheresse. René GIRARD analyse là encore magistralement l'épisode. Si Jésus avait regardé la foule, il aurait déclenché la violence collective. Mais comme il lui faut répondre, il a cette parole absolument bouleversante : que celui qui n'a jamais péché lui jette la première pierre. Cela est évidemment difficile à trouver. Ainsi, personne ne pourra le faire ET IL N'Y AURA PAS DE MODELE. On peut voir a contrario comment une situation à la structure analogue a été traitée en IRAN, en plein XXe S. (Elle est racontée par Claude ANET. Les feuilles persanes. Les Cahiers Verts. Trente-deuxième cahier. Bernard Grasset, Paris, 1934) Une femme mariée est abandonnée par son mari. Un an, deux ans, dix ans se passent. Elle le croit mort et refait sa vie. Quelques vingt ans plus tard, le mari revient. La femme est déclarée adultère. On la condamne à la lapidation. Résignée, elle creuse sa propre tombe, et c'est le mollah de son village qui jette la première pierre. Le thème du modèle est récurrent chez les grands écrivains. Il me vient par exemple à l'esprit cette fable de FLORIAN où l'on voir un vizir pressé par ses courtisans de cueillir des cédrats dans un jardin qui ne lui appartient pas. Et le vizir de déclarer : A Dieu ne plaise que je cueille un de ses cédrats etc. Il a compris que s'il cédait, le jardin serait dévasté, car il aurait servi de modèle.
Pour terminer, je voudrais montrer à mon lecteur combien il mésinterprête la parole de Jésus : Je suis venu non pour abolir la Loi mais pour l'accomplir. Le cardinal RATZINGER devenu BENOIT XVI distingue (cf. Jésus de Nazareth. I. Du baptême dans le Jourdain à la Transfiguration. Flammarion, Paris, 2007) ce qui dans la loi mosaïque relève de la casuistique, et donc du contingent, du périssable, du passager et ce qui relève de l'apodictique, c'est-à-dire de ce qui s'impose à la conscience comme une exigence imprescriptible. Ce que Jésus est venu accomplir c'est justement les aspects apodictiques de la loi mosaïque. Voilà pourquoi, en en transgressant sans états d'âme les exigences purement casuistiques, les disciples froissent des épis de blé le jour du sabbat, mangent à l'instigation de Jésus avec des publicains et des pécheurs (ce qui normalement entraînait une impureté rituelle), se voient reprocher par les pharisiens de ne pas pratiquer les ablutions rituelles avant les repas, etc. Si ces pratiques ne signifient pas que Jésus ne veut point de religion extérieure, purement rituelle, mais de coeurs retournés et pleins d'amour, je veux bien me faire vice-camerlingue au Vatican. Jésus condamnent les pharisiens qui déclaraient korban (consacrée) leur fortune pour ne pas avoir à aider leurs parents dans le dénuement. Encore un détail : aujourd'hui encore un juif séropositif n'a pas le droit de célébrer le kipour ou le seder ni aucune fête juive. Il est en état de péché, d'impureté rituelle. On voit le chemin parcouru par les disciples de Jésus !
En résumé, les Évangiles racontent le meurtre d'une victime innocente, du point de vue de la victime et non des bourreaux. C'est une nouveauté absolue dans l'histoire de l'humanité. Plus aucune religion ne peut naître et s'installer durablement aujourd'hui, car elle est dénoncée immédiatement par la mort de Jésus LIBREMENT CONSENTIE (Ma vie nulle ne la prend, c'est moi qui la donne). Nous sommes donc amenés à comprendre de par Jésus que, pour échapper à la violence qui trouve sa source dans la rivalité mimétique, nous n'avons pas d'autres solutions : renoncer à la vengeance, saisir d'où viennent nos désirs, et vivre dans l'amour.