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mardi 27 décembre 2011

Mencius, Jean-Jacques et les autres

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J'ai trouvé dans le livre de RIFKIN, dont il a été question à plusieurs reprises dans mes billets, deux citations  qui méritent d'être mises en regard l'une de l'autre.
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On doit la première à MENCIUS. Ce philosophe chinois a vécu, selon les dates traditionnelles, entre 380 et 289 avant J.-C., c'est-à-dire dans la Chine pré-impériale, à l'époque troublée des Royaume combattants. C'est un confucianistre strict dont on dit qu'il aurait reçu les leçons d'un élève du petit-fils du Maître. Rien n'est jamais simple, en apparence, dans l'Empire du milieu ! Ce qui m'intéresse ici, c'est que MENCIUS défend l'idée passablement rousseauiste que l'homme naît avec un sens moral inné. Il est donc tout à fait intéressant de confronter ses idées avec celle de Jean-Jacques ROUSSEAU.

Voici une jolie affirmation de notre MENCIUS (appelé aussi Meng4 Zi3 ou encore Meng4 Ke1) :

"Tout homme est doté d’un cœur qui ne supporte pas la souffrance d’autrui. […]. Ce qui nous fait affirmer que tout homme est doté de la compassion, c’est que toute personne qui apercevrait aujourd’hui un petit enfant sur le point de tomber dans un puits éprouverait en son cœur panique et douleur, non pas parce qu’il connaîtrait ses parents, non pas pour acquérir une bonne réputation auprès des voisins et amis, ni parce qu’il détesterait l’entendre pleurer. Il ressort de cette constatation qu’il serait inhumain de ne ressentir aucune commisération."
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Voyons un peu ce que le champion moderne de la bonté naturelle humaine dit à propos des relations qu'il prétend établir avec autrui. Il l'expose dans ses Confessions : « Je ne suis fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. » Il dit aussi, sans honte ni battement de cils : « J’aimerais mieux être oublié de tout le genre humain que regardé comme un homme ordinaire. » Dans une lettre à un ami, il ose dire : « La providence s’est trompée ; pourquoi m’a-t-elle fait naître parmi les hommes, en me faisant d’une autre espèce qu’eux ? ».
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L'intérêt de la confrontation des deux hommes, quand bien même près de 2000 ans les séparent, c'est que partant des mêmes prémisses, la bonté naturelle de l'homme, le premier se sert de ce principe pour ALLER VERS LES AUTRES, tandis que le second SE REGARDE LE NOMBRIL. Comment est-il possible d'accorder le moindre crédit à un homme qui prétend être différent des autres hommes, mais entend bien leur exposer son système imbécile de pensée ? C'est un grand mystère que celui de cette opinion qui perdure, dans nos villes comme dans nos campagnes : s'il n'y avait pas la société, mon Dieu que ce serait bien !
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mercredi 9 mars 2011

A messieurs les indignés

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Ils sont vos enfants naturels, ces électeurs que vous traînez dans la boue. Depuis plus de deux siècles, les penseurs qui vous soutiennent et une partie de vos responsables n'ont cessé de pratiquer en paroles et en actes une politique violemment antichrétienne. Et cela continue. Il y deux ou trois ans, des enseignants de l'école publique de la région du Nord ont protesté car on fêtait la saint Nicolas avec les enfants des écoles maternelles. Votre fanatisme est tel que vous avez fait supprimer des éphémérides de la télévision publique la mention saint qui précède le prénom que l'on célèbre. Un présentatrice décontractée vous dira, sourire guimauveux aux lèvres, que "demain on fête les Félicités". Vous ignorez ou voulez que le peuple ignore qui était cette jeune femme martyrisée avec sa coreligionnaire Perpétue, par exemple, tout comme ces hommes et ces femmes donnés aux malades, aux pauvres, à tous les laissés pour compte, aux orphelins.
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Depuis plus de trente ans, vous ne cessez de prôner des valeurs matérialistes, pouvoir d'achat, confort, loisirs, plaisirs. Et votre idéologie s'est répandue dans les médias avec une vitesse confondante. Vous ne parlez que de droit, jamais de devoirs. Vous faites parler ceux à qui vous vous adressez à la première personne du singulier : J'ai droit à... Vous avez critiqué l'éventualité d'un retour au cours de morale à l'école primaire. Vous avez supprimé l'obligation de porter un prénom tiré du martyrologe au point que l'on peut s'appeler Prune, Cerise, Frigidaire, Mahmadou ou Mohammed. Or le prénom est un élément fondamental de l'identification de la personne, dans une culture donnée. Vous ne connaissez que les individus, pas les personnes. Vous parlez de solidarité, jamais de générosité, et bien entendu de charité, cette vertu théologale qui plonge ses racines dans l'amour que le Créateur a pour ses créatures.
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Vous avez contribué en grande partie à effacer de l'esprit de nos concitoyens la conscience morale, de celle qui nous fait discerner et peser nos choix avant que les actualiser. Vous êtes une église, avec des croyances, mais vous êtes une église sans foi. Et s'il faut parfaitement admettre que le poids de l'Eglise catholique institution dans la vie politique et personnelle était devenu intolérable, en France, à un moment donné de l'histoire des hommes, à ce moment crucial où le choix de la charité et du don aurait contribué au véritable progrès humain, vous avez choisi la haine et la violence, le mépris et l'insulte, la destruction et la dérision. Et vous n'avez cessé d'intervenir dans la vie personnelle de vos concitoyens. Les électeurs que vous méprisez sont vos enfants naturels. Vous n'avez que ce que vous méritez. Vous êtes des fauteurs de guerre civile, car vous prétendez imposer au peuple ce que vous jugez bon pour lui, mais vous vous gardez bien de lui demander s'il est d'accord. Et ce que vous voulez imposer n'est jamais clairement exprimé.
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Si vraiment vous croyez à ce que vous dites, annoncez dans votre programme politique que vous augmenterez les impôts pour transformer les banlieues dites sensibles (suppression des ghettos "ethniques", destruction des barres d'immeubles inhumaines, création de commerces de proximité et de services, parcours scolaires adaptés, poste de police, équipements collectifs), que vous mettrez sur pied des programmes obligatoires d'alphabétisation pour les immigrés clandestins, que vous leur procurerez un toit et un travail décent. Mais de grâce, ne versez pas des larmes de crocodiles devant les misères du monde. Il y a longtemps que vous avez anesthésié le sens de la compassion et du partage dans le peuple. Il est votre enfant. Et vous le rejetez. Savez-vous qu'il existe des tests de recherche en paternité ?
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lundi 16 août 2010

Qu'est-ce que la pitié ?

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Je dois l'avouer. L'expression de dégoût pour les sentiments de pitié que je suis censé avoir éprouvés pour certaines des communautés roms et qu'a exprimé à mon endroit le lecteur surnommé Christophe, m'a profondément choqué, voire ébranlé. Je me suis demandé ce quelle voulais dire.
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Première hypothèse. Christophe n'a aucune pitié pour des gens qui s'incrustent, s'installent sans droit et profitent des largesses de notre patrie. Et il trouve par conséquent que je défends l'indéfendable. Pourtant je l'invite à relire mon billet en lui faisant remarquer (a) que je faisais référence à deux séquences du Journal télévisé de France 3 et de France 2 montrant les scènes d'expulsion hors de campements sauvages de quelques familles ; jusqu'alors elles vivaient dans des conditions épouvantables, sous des bâches en plastique, dans des conditions d'hygiène déplorables et (b) que je me gardais bien de généraliser la situation en signalant l'existence de mafia organisées de mendiants professionnels d'origine rom, qui se font construire de superbes résidences en Roumanie. Ainsi Christophe, dans ce cas, aurait fait preuve d'un esprit de système évident lequel consiste à généraliser et à ignorer les faits et les témoignages pour ne s'en tenir qu'à sa croyance.
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Deuxième hypothèse. La pitié est un sentiment qui révulse Christophe. Il faut donc se demander ce qu'elle représente pour lui. Il est vrai : dans l'esprit de la majorité de nos frères humains, la pitié est un sentiment humiliant pour ceux qui en font l'objet. Elle les placerait dans une situation dégradante de dépendance et de servitude par rapport à celui qui l'éprouve pour eux. Si c'est ainsi que le pense Christophe, et si c'est l'impression que je lui ai donné, alors oui je peux le comprendre. Mais ce n'est pas ainsi qu'il faut, selon moi, comprendre la pitié et ce n'est pas ainsi que j'ai exprimé les choses. Pour que la pitié soit un sentiment acceptable, il lui faut revêtir certaines qualités : (a) la première, essentielle, consiste à ne pas se placer dans une relation de dissymétrie avec ceux qui excitent en nous ce saisissement intérieur ; (b) la seconde exige d'éviter les effets de la sensiblerie lesquels consistent à se projeter soi-même dans la situation de l'être pitoyable ; immanquablement, cette façon de faire conduit à croire qu'il suffit d'éprouver pour régler la question ; (c) la troisième consiste à reconnaître à l'autre la vulnérabilité que nous connaissons pour nous-même, condition de l'acceptation de l'altérité et de la différence ; ce n'est pas nous-même que nous prenons en considération, c'est l'autre qui, comme nous est vulnérable et nous invite à faire pour lui ce que nous voudrions qu'il fasse pour nous si nous étions dans sa situation ; (d) la dernière qualité (mais la liste des qualités n'est pas exhaustive) est que la pitié est active et s'ingénie à trouver des solutions aux difficultés rencontrées par l'autre qui souffre (A cet égard, je signale à Christophe que j'ai proposé des solutions. Les unes ne dépendent pas de moi, les autres oui : je trouverai normal que ma commune équipe des aires de stationnement pour les nomades ou réhabilitent des logements sociaux - hors ghetto - pour ceux d'entre eux qui accepteraient d'être sédentarisés.) En ce sens, la pitié est proche de la compassion. Et il me semble que Christophe n'a su ou pu ou voulu la dire. Tant pis pour lui.
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AVIS A MES LECTEURS : Mon Blog s'intitule POLITIS-PHILIPPE et non point POLITIS. Je ne suis pas responsable du fait que la mention exclusive POLITIS apparaisse en tête de mes billets. Je vais, du reste, demander aux rédacteurs de Politis si cela les gêne.

vendredi 21 août 2009

Sur la vulnérabilité

Les diverses remarques et commentaires - et je me félicite qu'ils se multiplient - m'amènent à constater que mes interlocuteurs s'acceptent comme vulnérables, tout comme moi, du reste, qui n'aie jamais songé à dissimuler mon nom sous un pseudonyme, (pas plus que les tâtonnements de ma réflexion, quand bien même je pourrais apparaître comme un peu raide ou tranché dans mes opinions), et qui par conséquent accepte de m'exposer aux critiques.
J'ai le bonheur de compter parmi mes filleules, Marie, la fille de mon meilleur ami. Marie est normalienne, agrégée de philosophie (à 23 ans !), et prépare une thèse sur la vulnérabilité. Je vous livre ici le début d'une conférence qu'elle a récemment donnée, avant de commenter quelque peu ce que semble être la vulnérabilité.
"La catégorie de vulnérabilité est au centre de la critique des théories traditionnelles de la justice et de la morale élaborée par Martha Nussbaum et Joan Tronto. Celles-ci déploient une anthropologie de la vulnérabilité qui fait de cette catégorie un trait de toute existence humaine, et se fondent sur cette anthropologie pour réviser nos conceptions de la vie bonne et de la société juste. Je voudrais me pencher sur ces tentatives – et surtout sur celle de Nussbaum – pour expliciter l’intérêt politique d’une réflexion sur la vulnérabilité mais également en indiquer les difficultés épistémologiques.
Pour résumer les choses rapidement, il me semble que cet intérêt politique provient du fait que la catégorie de vulnérabilité peut jouer un rôle à la fois critique et normatif : un rôle critique au sens où elle permet de mettre en question une certaine « idéologie de l’autonomie » et, conjointement, le contexte social et politique qui la produit et lui permet de se maintenir ; un rôle normatif au sens où elle permet d’élaborer une conception différente de la justice et de la coopération sociale, intégrant pleinement les valeurs engagées dans les pratiques de care.
Cela dit, pour remplir effectivement ce double rôle, la notion de vulnérabilité semble demander à être précisée, et c’est là où les problèmes épistémologiques surgissent : à première vue, à la centralité de la catégorie semble en effet correspondre sa sous-détermination, le flou qui entoure ses usages et qui en compromet le caractère opératoire. Je voudrais montrer ici qu’on aurait tort de faire de cette sous-détermination un « manque », ou un « défaut » qui justifierait la disqualification de la notion. Plus précisément, il me semble que la catégorie de vulnérabilité, tout en renvoyant à un trait de l’existence humaine, à une propriété essentielle et donc universelle, ne peut pourtant être saisie qu’indirectement, à travers des manifestations et des pratiques particulières, qui varient d’un contexte socio-historique à un autre, voire même d’un individu à un autre. Autrement dit, la vulnérabilité pure n’apparaîtrait jamais comme telle, mais il serait nécessaire de la postuler pour rendre compte d’un certain nombre de phénomènes moralement et politiquement problématiques dont elle serait la condition de possibilité."
Tout le reste de la conférence est de la même rigueur. Exceptionnel.
Il me semble que l'homme, dès son apparition sur la terre, a eu le sentiment de sa vulnérabilité. J'entends par là, de sa faiblesse, de ses limites, de sa fragilité, de la facilité extrême, qui est celle de tout homme, qu'il a d'être blessé, au propre comme au figuré, par la nature comme par autrui. A mon avis, c'est ce sentiment, initialement confus, de vulnérabilité qui a poussé l'homme à faire société, selon le principe bien cristallisé : "L'union fait la force". Selon moi toujours, la société est nécessaire pour qu'apparaisse la violence mimétique si bien analysée par René GIRARD. Elle est donc postérieure à la prise de conscience de la vulnérabilité. Mais qui dit société, dit possibilité de se comparer à autrui, de désirer ce qu'il désire, d'où les violences, et la mise en route du processus victimaire, dès qu'apparaissent des inégalités, pas n'importe lesquelles, des inégalités qui créent des rapports de force, suscite la soumission contrainte, et parfois conduit à l'esclavage, toutes situations qui peuvent paraître désirables comme elle est bonne pour celui qui en est le bénéficiaire.
C'est sans doute la raison qui a poussé tant de sages, dans toutes les cultures, a énoncer la Règle d'or, la règle cardinale de la vie en commun, dans une société bonne et juste : "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fasse", reprise de manière positive par Jésus : "Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fasse". Jésus se place ici dans le registre de la relation, et non de la prestation économique ou sociale. Et il prend comme modèle de relation, celle qu'il entretient avec son Père. On voit par là que Jésus n'est pas un sage comme les autres, car il sanctionne la vérité de ses paroles par des signes (guérisons, exorcismes, résurrection de morts), et sa parole est performative ; elle fait ce qu'elle dit. Bien entendu, je comprends que l'on puisse borner son adhésion à Jésus, à l'adhésion aux seuls textes, sans conclure à leur vérité historique. Mais ce que disent les Évangiles, c'est bien cela, et rien d'autre. Libre à chacun d'en tirer pour lui les conséquences.
Si nous étions convaincus de notre vulnérabilité, au lieu de la dissimuler derrière des masques, nous l'accepterions, et nous pourrions alors faire de la compassion pour autrui et pour la nature, le moteur de nos actions et de nos décisions.
Affaire à suivre

mardi 2 septembre 2008

Rapprocheuse d'âmes

La douleur, cette grande rapprocheuse d'âmes, fit ce que la joie et les triomphes n'auraient pu faire... Chaque larme d'Israël, et ses larmes furent nombreuses, a créé des anneaux qui formèrent la forte chaîne dont longtemps les juifs furent liés les uns aux autres. A la terrible école de la persécution, les juifs acquirent la plus haute des vertus humaines [...], [une] intime et profonde fraternité.
Cette constatation, Bernard LAZARE la fit au tout début du XXe S., en 1901, bien longtemps par conséquent avant les épouvantables crimes des nazis. Il réfléchissait sur le statut de paria dans lequel on avait renfermé les juifs, en France et ailleurs. Je n'ai pas lu ses écrits, mais seulement quelques citations de ses oeuvres dans un article publié à l'occasion du Colloque Hannah ARENDT, l'un des très grands philosophes politiques des récentes décennies. Ce n'est pas l'application de cette citation au peuple juif que je voudrais commenter ici ; c'est son aspect universel.
La douleur, grande rapprocheuse d'âmes ! La douleur, grand forgeron de fraternité. Il y a là une profonde vérité. Elle nous renvoie à notre humaine condition. Car je prétends qu'il est difficile d'être complètement humanisé si l'on n'a pas fait l'expérience de la douleur, c'est à dire l'expérience de la finitude confrontée à l'appétit d'éternité. Tant que l'humanité, en ses composantes élémentaires que sont les êtres humains, comme en ses composantes sociales, politiques ou culturelles, ne comprendra pas cela, elle vivra dans l'illusion de la toute puissance, fera de chacun de ses membres un souverain absolu sur terre, et n'engendrera que violence.
On peut toujours dire que les cerises sont bleues, les vouloir telles, et trouver admirable la trouvaille romantique ou surréaliste de ce bleu là. Il n'empêche. Les cerises ne sont pas bleues. Prétendre, ou croire le contraire, ou faire semblant de le prétendre ou de le croire pour être dans le vent, c'est vivre dans l'imaginaire, dans l'illusion, dans une toute puissance factice.
On peut, de même, dans un mouvement analogue de l'esprit, proclamer la souveraineté absolue de l'homme sur la nature. Il n'empêche. Il n'est pas souverain. Les raz-de-marée, tremblements de terre, catastrophes naturelles sont là pour le lui rappeler, sans parler des guerres, des épidémies, des famines. On peut certes imaginer que l'homme trouve les moyens ne plus assigner de bornes à la durée de sa vie. Et c'est une question qui est scientifiquement à l'étude. L'homme restera mortel cependant et il y aura toujours des suicides. Finitude et limites, telles sont les caractères immutables de la condition humaine
La douleur, c'est d'abord l'expérience durable de la finitude : un décès, une rupture amoureuse, une longue maladie plonge l'homme au coeur de son humaine condition.
Il est dit à la fin de l'Apocalypse : Il [Dieu] essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n'y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus, car l'Ancien monde s'en est allé. Comme si l'auteur, Jean, voulait indiquer que cette aspiration à l'infini sera un jour comblée.
Que l'on soit croyant ou incroyant, on peut, dans le premier cas, déjà posséder, avec Jean, ce que l'on espère, dans le second, réaliser combien est belle et grande une telle condition qui permet le dépassement de soi-même par la plongée dans la compassion pour une misère partagée, et l'accueil de l'autre comme un frère de douleur. Espoir ou résignation, peu importe. Dans tous les cas, c'est la douleur qui nous rend frères.
Je me demande, du reste, si le fondement de l'éthique n'est pas dans la compassion pour la douleur de l'autre.

mardi 27 novembre 2007

Compassion, justice et vérité

C'est une chose terrible que de perdre la vie quand on a 15 ans. Le premier sentiment qui devrait nous habiter à l'annonce de l'accident de Villiers-le-Bel est celui de la tristesse ; nous devrions aussi être remplis de compassion pour les parents des deux adolescents qui se sont tués en moto. Ils ont été d'une dignité exemplaire, en réclamant la retenue, en appelant à l'apaisement et en demandant justice et vérité.
Les média, une fois encore, ont rendu compte de ce drame avec une imprécision qui frise l'inconscience.
Certes, il est difficile d'avoir une idée claire de ce qui s'est passé. On sait au moins une chose, c'est que, contrairement à ce qui a été dit ici et là, les policiers n'ont pas pris la poudre d'escampette, bien au contraire. J'ai entendu à la télévision un témoin direct du choc, un homme d'une quarantaine d'année, d'origine étrangère, dire qu'il avait vu un policier du véhicule accidenté faire un massage cardiaque à l'une des victimes, hélas, sans succès. Il est également certain que ces pauvres jeunes circulaient sur une minimoto. J'ignore si le modèle qu'ils utilisaient était homologué ou pas, comme j'ignore si les jeunes portaient ou non un casque. Ces questions sont d'importance. Une autre chose semble sûre, et l'état du véhicule de police le prouve : le choc a été frontal, et d'une grande violence. Je ne pense pas qu'un homme de bonne foi puisse accuser les policiers d'avoir délibérément foncé sur la moto ; le comportement du policier qui a fait le massage cardiaque montre tout le contraire. Il n'est pas celui d'un raciste ou d'un enragé. En d'autres termes, avant de suggérer par une relation imprécise, tendancieuse et connotée des faits qu'il s'agit d'une bavure, les journalistes feraient mieux d'être plus prudents.
Tant que l'enquête n'aura pas établi scrupuleusement les circonstances exactes et la chronologie, des faits - il semble que l'accident ait eu lieu fort tard dans la nuit, ce qui soulève aussi des questions - nous ne pouvons que pleurer la mort de ces jeunes, nous interroger sur la dangerosité de véhicules disproportionnés, trop rapides, peu maniables, sur la nécessité de devoir faire des rondes de police régulières pour assurer le calme dans certains quartiers, et sur la folie qui saisit la civilisation occidentale quand il s'agit de la liberté "individuelle". Qu'est-ce qu'une liberté qui conduit à la mort ? Voilà une autre question de fond et qui ne concerne pas que l'usage des motos, mais aussi celui de la cigarette, de la drogue, du vagabondage sexuel, etc.
Tant pis pour les ronchons qui m'imaginent réactionnaire ou conservateur. Je revendique le droit de défendre des valeurs de conservation ce qui n'est pas le conservatisme, comme celui de défendre des valeurs de progrès, ce qui n'est pas le progressisme. Cette défense ne peut passer par la loi ; elle se fera par le retour à la pensée et à la réflexion sur le bien et le mal. Je n'ose utiliser l'expression "par le retour à la morale" de peur de n'être point compris, notamment par ceux que Bernanos appellent les imbéciles lesquels, dit-il, sont loin d'être inintelligents.