vendredi 7 mars 2008

Questions avant les élections

Madame ROYAL a appelé les Français à émettre un vote sanction à l'occasion des élections municipales et cantonales, bien que celles-ci n'aient absolument rien à voir avec la politique nationale. Soit. Alors je vous invite à bien réfléchir et à répondre en toute honnêteté aux questions suivantes
1-Monsieur SARKOZY a-t-il machiné un faux attentat contre lui de façon à prendre une place éminente dans la vie politique française ?
2-Monsieur SARKOZY a-t-il mis sur écoute téléphonique 3.000 de ses concitoyens de façon à protéger sa vie privée ?
3-Monsieur SARKOZY a-t-il bénéficié des largesses d'une société écran du nom d'URBA pour soutenir sa campagne électorale ?
4-Monsieur SARKOZY a-il- eu un premier ministre qui s'est suicidé parce qu'il l'aurait lâché ?
5-Monsieur SARKOZY a-t-il eu un ami proche qui s'est suicidé au Palais de l'Elysée ?
6-Monsieur SARKOZY a-t-il eu un ami proche gravement soupçonné de délit d'initié ?
7-Monsieur SARKOZY ne dissimule-t-il pas un quelconque cancer ?
8-Monsieur SARKOZY ne dissimule-t-il pas à l'opinion publique l'existence d'une fille naturelle ?
9-Monsieur SARKOZY loge-t-il celle-ci et sa maman dans des appartements nationaux ?
10-Monsieur SARKOZY a-t-il eu des amitiés pour le moins questionnables avec un personnage douteux, collaborateur notoire ?
11-Monsieur SARKOZY a-t-il trempé dans les affaires d'emplois fictifs à la ville de Paris ?
12-Monsieur SARKOZY a-t-il tripatouillé les marchés publics et redistribué à la majorité de droite comme à l'opposition de gauche les retombées financières occultes de ces tractations très souterraines ?
13-Monsieur SARKOZY a-t-il des frais de bouche extravagants, payés par les contribuables ?
Quand vous aurez répondu à ces questions, il me semble que vous pourrez mesurer combien les reproches (quelquefois fondés, il faut en convenir) faits au Président sont absolument mineurs par rapport à ce qui a été reproché à ses prédécesseurs. Il ne semble pas que la presse ait tout particulièrement parlé de la vie privé de l'un d'eux, bien qu'il y eût matière. Je préfère un Président qui se marie, à un Président qui a deux compagnes, une officielle et une autre officieuse. Il en avait le droit, certes, et je dirais que ça ne me gêne pas. J'ai simplement exprimé ici ma préférence à titre d'opinion personnelle.
La vérité est qu'en France on préfère les apparences de la dignité, quand bien même elle est secrètement offensée, aux petites ou grandes faiblesses apparentes qui choquent l'image que les Français peuvent avoir d'un monarque élu.
En conséquence, vous vous déterminerez sur la politique conduite et non pas sur des arguments ignobles pour former votre jugement et déterminer votre vote. Et vous ne tiendrez aucun compte des arguments des roquets.

jeudi 6 mars 2008

Un bel article de Michel Rocard

Le Monde a publié dans son numéro d'hier, un très bel article de Michel ROCARD. Intitulé "Tous derrière Laurence PARISOT", il dit des choses essentielles sur le rapport de la morale, de la politique et de l'économique. (L'article m'a été envoyé par ce proche, fidèle et attentif lecteur de mes billets.) Le voici dans son intégralité :
"Point de vue
Tous derrière Laurence Parisot !

Le 28 mai 1890, Jean Jaurès publiait dans La Dépêche du Midi un superbe éditorial qu'il titrait "Patrons français, soyez fiers de l'être". Dans cet hymne à tous ceux qui exercent la difficile fonction de direction dans l'art de produire, il dit à la fois son admiration et son intelligence profonde de leurs risques, de leurs difficultés et de leurs peines. Il fixait en même temps, on l'a trop oublié, la ligne générale de la social-démocratie internationale dès lors que celle-ci a abandonné l'idée de remplacer le capitalisme et sa brutalité mais aussi l'économie de marché par l'administration centralisée de l'économie plus ou moins appuyée sur l'appropriation collective des moyens de production et d'échange.

Assurant la liberté d'entreprendre, de produire et de commercer, l'économie de marché est à la fois le point d'ancrage et la garantie de la liberté tout court dans notre civilisation. Elle est vieille de plus de trois mille ans. Vieux, lui, d'à peine plus de deux cents ans, le capitalisme y a ajouté – par la machine et l'épargne collectivement utilisée – un système de production de masse inouï dont on n'a jamais inventé ni l'équivalent ni le substitut.

Dès la fondation du capitalisme, nombreux furent ceux qui remarquèrent qu'il avait d'autant plus besoin d'éthique qu'il avait moins besoin de règles. Les créateurs de la théorie économique qui l'encadrait étaient presque tous des moralistes : Adam Smith, David Ricardo, François Quesnay… Et l'un des plus rudes patrons industriels de la première moitié du XXe siècle, Henry Ford, estimait que la capacité du capitalisme à éviter les règles étatiques paralysantes était directement liée à sa capacité de s'imposer une éthique exigeante. Notamment, par exemple, le principe qu'un patron ne saurait se payer plus de quarante fois le salaire moyen de ses salariés. Cette règle fut respectée jusque vers les années 1990.

Il est utile de se souvenir de tout cela quand explose en France le scandale de l'UIMM, aggravé du scandale de l'indemnité de départ de Denis Gautier-Sauvagnac – vingt-six fois le salaire annuel d'un agrégé de l'université – et compliqué du refus de la fédération patronale de la métallurgie d'accepter la remise en ordre exigée par la présidente du Medef, Laurence Parisot. Cette très efficace et droite présidente de PME a bien compris que l'affaire était essentielle. A l'évidence, il y a du souci à se faire si le système devient illégitime et inacceptable. Mais il y a beaucoup plus. Cet incident survient à un moment où tous les pronostics de croissance économique sont révisés à la baisse, où une crise bancaire et financière fait rage, bref où il semble que nous entrions dans une récession mondiale.

L'ouverture de la crise se fait dans le secteur des prêts hypothécaires américains. Elle est le résultat d'une technique bancaire nouvelle consistant à prêter massivement de quoi devenir propriétaire de son logement à toute une population aux revenus moyens ou faibles, sans se soucier des possibilités de remboursement. L'espoir du gain pour les prêteurs n'est plus fondé sur le paiement des loyers, mais sur la valeur des maisons que l'on expropriera et revendra autant que nécessaire. Un million trois cent mille Américains ont été ainsi expropriés ces deux dernières années et trois millions d'autres sont menacés. L'effondrement du système traduit la résistance sociale à cette situation. La rapacité bancaire s'est là débarrassée de tout scrupule découlant du fait que ses victimes étaient des êtres humains. La cause majeure de la crise est clairement l'immoralité.

Deuxième élément. Les détenteurs de ces créances douteuses savaient fort bien que les titres dont ils s'étaient ainsi rendus propriétaires étaient frelatés. Plutôt que d'analyser, de provisionner et de soumettre le tout aux régulateurs nationaux ou aux agences de notation, ils ont préféré mélanger ces titres avec d'autres, moins incertains, pour revendre dans le monde entier de tels paquets de crédits, dont le mélange avec des crédits dérivés assurait l'opacité totale. C'est une deuxième immoralité massive, également liée à l'esprit de lucre. Et c'est ainsi que toutes les grandes banques de la planète ont vu leurs bilans infestés de créances incertaines dont le montant est imprévisible : on parle de centaines de milliards de dollars. Les banques se sont mises à se méfier les unes des autres, et donc ne se prêtent plus, ce qui est le mécanisme même de l'aggravation de la crise financière en même temps que de sa transmission à l'économie physique, réelle. Ainsi nous acheminons-nous vers une récession aux proportions incalculables.

Troisième élément. Tout cela n'aurait peut-être qu'une gravité limitée à la seule sphère financière si au même moment nous ne rencontrions pas les prodromes d'une crise économique. De 1945 à 1975, le capitalisme reconstruit d'après-guerre, parce que sérieusement régulé, a connu dans le monde développé une croissance régulière et rapide (5% par an), une absence complète de crises financières internationales et surtout le plein-emploi partout.
Depuis les années 1990, la croissance est molle, inférieure de plus de moitié aux scores de l'ère précédente, les crises financières régionales ou mondiales se multiplient, et le quart de toutes nos populations sont soit au chômage, soit en travail précaire, soit encore exclues du marché du travail et tout simplement pauvres.
La principale cause de ce drame planétaire est le réveil de l'actionnariat. Celui-ci, plutôt maltraité de 1945 à 1975, s'est réveillé et puissamment organisé en fonds de pension, fonds d'investissements et fonds d'arbitrage ou hedge funds. Il a pris souvent le pouvoir et toujours de fortes minorités dans toutes les grandes entreprises de la planète. Il a partout pressuré les revenus du travail pour assurer de meilleurs dividendes. En trente ans, la part des revenus directs et indirects du travail a perdu près de 10% dans le partage du PIB dans tous les pays développés au bénéfice du profit et non de l'impôt.
La stagnation des salaires réels, l'externalisation des tâches vers des PME sans syndicats et soumises à l'aléa des renouvellements de contrats, la multiplication des contrats précaires et bien sûr la multiplication des OPA, moyens de soumettre les directions à l'obligation de mettre en œuvre ces pratiques, sont les diverses formes de diffusion de ces politiques. La baisse des revenus salariaux dans le PIB est celle des revenus les plus disponibles pour la consommation, qui, faute de moteur, devient faible. C'est l'essentiel de nos classes moyennes supérieures, qui, via les placements boursiers, a mis ses espoirs dans le gain en capital et non plus dans le résultat du travail. Nouvelle immoralité.

Quatrième élément. Les générations d'aujourd'hui deviennent âpres au gain. On a appris il y a deux ans comment les grandes banques ne peuvent actuellement éviter de surpayer leurs traders : ils s'en vont en Asie. Jérôme Kerviel a même démontré comment on pouvait être désintéressé pour soi-même en servant, jusque dans la démesure, un système fou d'accaparement. Les indignités cumulées d'un Antoine Zacharias [ancien PDG de Vinci qui a perçu 13 millions d'indemnités] ou d'un Noël Forgeard [ex-président d'EADS parti avec une prime de 8,5 millions d'euros], ou celles de l'UIMM sont presque peu de chose comparées à ce qui se passe ailleurs. Siemens, Volkswagen et la Bundespost sont confondues de corruption ou de fraude fiscale. Le nombre de sociétés en délicatesse avec la justice pour cause de trucages comptables, de délits d'initiés ou d'abus variés devient inquiétant. Nombre d'entre elles sont poussées à ces délits par leurs propres cadres.

Pour moi, la cause est entendue : le capitalisme sombre sous l'immoralité. Nous sommes en train de découvrir qu'il risque techniquement d'y succomber. Tel est le contexte de l'affaire de l'UIMM. Ne sourions pas de ce combat sans merci interne à une catégorie de gens à laquelle nous n'appartenons pas : les riches. Le problème est que leur voracité menace le système lui-même dans lequel nous vivons. Le combat de Mme Parisot nous concerne donc tous : il ne s'agit pas seulement de redonner sa dignité à un système qui en a bien besoin, mais surtout de lui permettre de revenir à un fonctionnement efficace et régulier. Nous avons choisi la libre entreprise. Elle exige de bons patrons, respectables et intègres. Sans éthique forte, il n'y a plus de capitalisme. Il va probablement devenir nécessaire que la règle publique y pourvoie."

Vous noterez que Michel ROCARD est un des rares hommes politiques à parler de morale, et d'éthique. C'est un de mes dada. Il cite JAURES. C'est un des rares socialistes qui soient aussi un humaniste et accorde à la Parole autant de poids qu'aux chiffres. J'en ai déjà parlé dans les billets. Il condamne le goût du lucre. N'ai-je pas dit et redit combien cet appétit de l'argent caractérise notre siècle ? Je me demande comment MM MESSIER avant-hier, FORGEARD hier, et GAUTIER-SAUVAGNAC aujourd'hui peuvent se regarder dans une glace sans rougir. Quel est le service rendu à la Société qui mérite de telles indemnités ? En vérité, nous sommes dans une démesure telle que nous en avons le vertige. Et si la loi est obligée de suppléer au manque de morale, c'est parce que, dans notre pays tout particulièrement, on en abandonné l'enseignement sous la pression des contempteurs de "l'ordre moral", et de la liberté à tout crin. Mais il faut un peu de cohérence à ces messieurs-dames. Si en matière de moeurs et de comportement, tout est permis, pourquoi tout ne serait-il pas permis en matière d'économie ?

mercredi 5 mars 2008

Lecteurs cherchent journal

Le journal Libération titrait hier en gros caractères "Français cherchent Président". Moi j'aurais eu tendance à titrer "Lecteurs cherchent Journal". Tout va de travers dans le monde journalistique. Ainsi Aujourd'hui en France a titré récemment "Sarkozy : Je n'aurais jamais dû dire ça". Il apparaît que cette parole n'a pas été dite en ces termes, mais rajoutée après lecture du papier du journaliste par les services de la présidence. Et le journal de publier le lendemain in integrum le verbatim de la rencontre entre le Président et des lecteurs du journal, de façon à bien enfoncer encore celui qu'il déteste, alors que ses journalistes et rédacteurs sont entièrement responsables de ce pataquès. Il y avait bien des solutions alternatives à cette façon alambiquée de présenter la rencontre, et de jeter le soupçon sur tout ce qui s'y est dit. Par exemple, refuser de donner à relire le texte au service de presse de la présidence, ce qui était le mieux, et de publier précisément et seulement le verbatim. Par exemple et alternativement, indiquer en fin d'article ou en sous-titre "Article revu les services du Président". Où a-t-on jamais vu titrer en première page du quotidien un texte avec une phrase qui n'a pas été dite ? L'ont-ils simplement relu avant de publier, le contenu de cette rencontre, les responsables du journal ? Ne parlons pas du faux SMS, des ragots, des interprétations sorties toute faites de la tête des plumitifs en mal de copie. La nécessité dans laquelle mon métier d'enseignant-chercheur m'a plongée, m'a donné l'habitude de séparer dans un article la section "Results", de la section "Conclusion". Les censeurs des articles font très attention à ce que la section "Results" soit vierge de toutes interprétations, connotations, ou opinions : les faits, tous les faits, rien que les faits. Pourquoi n'en seraient-ils pas ainsi dans un journal.
Je ne critique pas le titre de Libération, un des journaux finalement les plus honnêtes, parce qu'il sépare assez clairement la narration des faits, de leur interprétation, et des articles d'opinion, comme j'ai pu à plusieurs reprises le vérifier en lisant fortuitement l'une de ses livraisons. Mais je rêve d'un journal où il y aurait en titre de tous les articles et systématiquement : "Les faits" ; "L'interprétation de la Rédaction" ; "Les opinions contradictoires des hommes politiques et des observateurs" ; "les opinions de nos lecteurs", de façon que le lecteur ne soit pas pris pour un imbécile, et qu'on lui donne matière à se former un jugement éclairé.
Hélas ! Lecteurs cherchent désespérément Journal.
PS. Il y a un fait certain, le Président de la République a traité un quidam qui l'insultait de "connard", et c'est parfaitement indigne de la fonction, je dois le dire avec regret. Mais j'exprime là une opinion, ou un jugement, en partant du fait. Et je n'en tire pas des insinuations, des conclusions, des anathèmes et des bannissements. Et quand on subit tous les jours le feux des critiques de monsieur Jean-François KAHN, qui me semble être le chef des chefs d'orchestre de la campagne de dénigrement conduite par une opposition inepte, et par presque tous les média réunis, alors que l'on croit à ce que l'on fait et que l'on fait beaucoup, on peut comprendre (sans excuser) ces dérapages. C'est une interprétation. Mais n'est-ce pas là un conclusion sage et de bon sens ? Je vous le demande ? Qui aimerait qu'on le traite de "nain" ? Qui aimerait qu'on dise de lui "l'homme qui fait pschitt" ? Pour ne citer que deux des épithètes dont on affuble monsieur SARKOZY.

mardi 4 mars 2008

René Girard, toujours

Hier, j'ai tenté d'expliquer pourquoi il n'y a pas d'autres solutions que de renoncer définitivement à la violence quelle qu'elle soit (entre nations, entre partis, entre personnes) si l'on veut éviter les catastrophes clairement annoncées par Jésus. René GIRARD, par une analyse absolument époustouflante, démontre que ce Jésus est venu dénoncer la mort des innocents, à l'origine de toutes les religions archaïques, et a adopté le point de vue de la victime, et non celui des bourreaux qui martyrisent l'innocent PARCE QU'ILS LE CROIENT COUPABLES.
Cette croyance en la culpabilité des innocents explique les abominables atrocités qui traversent l'humanité depuis les origines. Et cette croyance est encore partagée de nos jours par tout ceux que les hommes politiques chargent de faire la guerre. "[...] La guerre moderne, la guerre totale, travaille pour l'Etat totalitaire, elle lui fournit son matériel humain. Elle forme une nouvelle espèce d'hommes, assouplis et brisés par l'épreuve, résignés à ne pas comprendre, 'ne pas chercher à comprendre' selon leur mot fameux, raisonneurs et sceptiques en apparence, mais terriblement mal à l'aise dans les libertés de la vie civile..." dira BERNANOS dans La France contre les Robots.
Mais..., mais il y a eu Jésus. Ses disciples savent ce que veut dire la victime innocente. Ainsi le Bienheureux Clemens August von Galen (vous noterez que c'est un aristocrate), le 3 août 1941 en la chaire de la cathédrale de Münster dit des malades et des handicapés que les nazis ont commencé de supprimer : "il s'agit d'hommes et de femmes, nos prochains, nos frères ! De pauvres êtres humains, des êtres humains malades. Ils sont improductifs si vous voulez... Mais cela signifie-t-il qu'ils ont perdu le droit de vivre". A l'été 1941, il prononce trois sermons qui seront recopiés et retransmis secrètement par les chrétiens de Münster, dont l'un dit ceci : "Des personnes d'une race différente, d'une provenance différente sont supprimées. Nous sommes devant une folie homicide sans précédent". Les nazis furieux diffèrent l'arrestation du Lion de Münster pour ne pas s'aliéner définitivement les catholiques de Westphalie.
Ainsi l'abbé FLORY curé à MONTAUBAN, à la messe de minuit du 24 décembre 1942. Une brochette d'officiers allemands en grand uniforme assiste à la messe. On apporte la crèche à l'abbé vers minuit, cachée dans une housse. Quand on l'ôte, tous peuvent voir sur la poitrine de Jésus, de Marie et de Joseph, une étoile jaune.
Ainsi cette polonaise, catholique discrète, mais ancrée dans la foi, aujourd'hui âgée de près de 97 ans qui a sauvé du ghetto de Varsovie 2500 enfants, en prenant soin de noter leurs noms, et celui de leurs parents. Les notes sont placées dans des bouteilles enterrées dans un jardin. Les nazis l'arrêtent, la torturent, lui brisent les jambes (elle est aujourd'hui en fauteuil roulant, en raison des séquelles de ces tortures), l'envoient à la mort. Un garde qui la convoyait au poteau d'exécution, soudoyé, la laisse partir. Elle continuera de sauver des enfants. Son nom ? Irena Sendler
Mais nous avons pu avec une excellente bonne conscience envoyer à la mort des millions de jeunes gens lors de la guerre 1914-1918, faire périr dans les flammes des bombes au phosphore, lâchées par les Anglais sur Dresde et Leipzig, des centaines de milliers d'Allemands, et des centaines de milliers de Japonais sous la bombe atomique, voir gazer des millions de juifs, des centaines de milliers de tsiganes, et d'autres encore, dans des conditions de barbarie encore jamais atteintes, cela n'a pas ému les peuples européens en guerre, les anglais en guerre, les allemands en guerre, les américains en guerre. Leurs ennemis étaient coupables. Et ces sacrifices étaient nécessaires. Il y a eu simplement quelques prophètes qui, au nom de Jésus, ont protesté et ont défendu l'honneur de l'humanité comme ils ont pu. De telles réactions étaient et eussent été impossibles sans la Révélation, et sans la Passion.
Allez, encore une citation. Pour le philosophe italien Benedetto CROCE, la principale révolution introduite par le christianisme c'est "d'avoir agi au centre de l'âme, dans la conscience morale [...], en mettant l'accent sur l'intimité et la particularité de la conscience, elle semble presque avoir donné à celle-ci une nouvelle vertu, une nouvelle qualité spirituelle qui jusque là avait fait défaut à l'humanité". Et selon moi, cette nouvelle qualité, c'est la capacité à refuser le mécanisme de la violence mimétique, et l'adoption du point de vue de la victime innocente. C'est le refus de régler les conflits mimétiques attisés par le désir du désir de l'autre, par le moyen de la violence. C'est le refus de la volonté de pouvoir. Et c'est exactement tout le contraire de ce que nous propose tous les hommes politiques, de tous les bords et de les pays en ces jours annonciateurs de catastrophes.

René Girard, encore

René GIRARD vient de faire paraître un livre qui, curieusement, n'a pas eu le retentissement qu'il aurait dû avoir. Je n'ai pas encore achevé sa lecture, mais je voudrais vous donner un extrait de l'Introduction de ce livre essentiel. Il explique en partie l'énervement qui m'a saisi devant la réaction de monsieur DRAY aux propos de Nicolas SARKOZY sur la religion. Mais, à la décharge de monsieur DRAY, il faut dire que les religions qu'il déteste sont les religions qui ont gardé le statut de religions sacrificielles archaïques, et qu'il lui manque (en tout cas je l'espère) la connaissance du message christique.
"Le christianisme est un meurtre fondateur à l'envers, qui illumine ce qui doit rester cacher pour produire les religions rituelles sacrificielles. C'est lui que Paul compare à une nourriture pour les adultes, par contraste avec la nourriture pour les enfants qu'étaient encore les religions archaïques. Nietzsche lui-même a parfois des intuitions de ce genre à propos du 'caractère enfantin' des Grecs. Mais pour rendre la situation encore plus démente, la révélation chrétienne est la victime du savoir paradoxal qu'elle apporte. ON LA CONFOND DE MANIÈRE ABSURDE AVEC LE MYTHE, que visiblement elle n'est pas, doublement méconnue ET PAR SES ENNEMIS ET PAR SES PARTISANS, qui tendent à la confondre avec une de ces religions archaïques qu'elle démystifie. Or TOUTE DÉMYSTIFICATION vient du christianisme. Mieux encore : le seul religieux vrai est celui qui démystifie les religions archaïques."
C'est pourquoi dans l'un de mes billets j'avais dit que Jésus est venu démolir toutes les religions et non point en créer une nouvelle.
René GIRARD dira un peu plus loin : "Il y avait déjà quelque chose de chrétien dans tous les mythes. Mais en révélant l'innocence des victimes, la PASSION rend positif ce qui était encore négatif : on sait dorénavant que les victimes ne sont JAMAIS COUPABLES." Voilà pourquoi ceux qui condamnent l'initiative du "faire mémoire" des enfants juifs persécutés, massacrés, anéantis par les nazis, sont exactement dans la situation de ne pas vouloir rendre visible cet inimaginable meurtre fondateur d'une impossible nouvelle religion, mais sont dans une contradiction dont ils ne peuvent sortir, car c'est l'innocence des victimes révélées par Jésus qui leur font repousser avec horreur les nazis et leur (au singulier) abominable crime. Si CETTE RÉVÉLATION FONDAMENTALE n'avait pas fait irruption dans l'histoire des hommes, jamais la shoah n'aurait suscité en nous l'effroi qui nous saisit quand on en voit les traces et les effets. (Les Assyriens n'ont jamais protesté contre les atrocités que leurs rois commettaient contre les habitants des cités vaincues ; et les compagnons de Gengis Khan ou de Tamerlan ont pu édifier sans s'émouvoir de sanglantes pyramides avec les dizaines de milliers de têtes de leurs ennemis qu'ils décapitaient bien que le souverain leur eût promis la vie sauve s'ils se rendaient !). En somme, monsieur DRAY ne voit pas que le message de JÉSUS, vécu, voulu, aimé, propagé, est le seul message susceptible de nous faire échapper au cycle de la violence infinie, et de nous soustraire aux terribles futurs que nous sommes en train de nous prépare nous-mêmes par notre aveuglement. Je n'ai malheureusement pas la place d'être plus explicite ; je voudrais simplement être compris : la solution de monsieur DRAY est une fausse solution, et elle précipite notre mouvement à l'abîme. Je maintiens ma sympathie pour sa personne, mais mon aversion pour ses analyses.
Lisez ce livre ! Exceptionnel.
René GIRARD.
Achever Clausewitz.
Carnets Nord, Paris, 2007.

dimanche 2 mars 2008

De la tradition à la mode

Quand on s'interroge sur l'histoire de notre pays, notamment sur l'histoire des idées et sur le tournant qu'a marqué l'aurore du XVIIIe siècle, on constate que le grand changement a été le passage de la tradition à la mode, et que le siècle des lumières a vu se développer à l'envi, mais progressivement, ce trait du caractère national : mode vestimentaire (les coiffures féminines appelées du nom d'explorateurs ou de leurs bateaux, les habits des Incroyables et des Merveilleuses, par exemple), mode sociale (la frénétique fréquentation des cafés et des cercles de pensée, la prononciation précieuse des Incroyables qui se refusaient à prononcer les R, par exemple, l'engouement pour les billets de banque et le système de LAW, par exemple), mode intellectuelle (avec l'idolâtrie des Philosophes et le rejet dans les ténèbres extérieures, hors du petit monde de l'establishment culturel, d'excellents écrivains, dont Jacques CAZOTTE est le prototype). La crise avait émergé dans l'espace public avec la Querelle des anciens et des modernes, mais elle couvait depuis DESCARTES et son "Je pense donc je suis". Ce philosophe national est à la fois le père de l'idéalisme, du matérialisme, et de l'institution du Sujet comme auteur et source de sa vie morale. Et son influence s'est d'autant plus aggravée de nos jours que les interprétations de sa pensée se font à l'aune de la dialectique de HEGEL : thèse, antithèse, synthèse. Le cartésianisme a vu son triomphe avec le positivisme, le culte de la science, et l'adoration de tout ce qui est nouveau, considéré comme progrès, au milieu du XIXe siècle.
Le simple bon sens aurait exigé que l'on s'interrogeât sur le statut moral des nouveautés : sont-elles vraiment un progrès ? Notre siècle, en notre pays, ne se pose pas la question : tout ce qui est nouveau est un progrès. Le bons sens aurait voulu de même que l'on se demandât d'où venaient les idées. Sont-elles vraiment les "semences des vraies et immuables natures ?". Je préfère ce que dit Thomas d'Aquin : "Rien n'est dans l'intelligence qui ne passe d'abord par les sens", d'où il résulte selon moi, qu'il n'y aurait pas de pensée si notre intelligence n'était pas informée par les sens de ce qu'est le monde.
Quel est le rapport avec le politique, rapport dont je vous avais parlé hier ? Il est simple et évident. (a) Si tout progrès est nécessairement une rupture, il en résulte que la politique ne peut passer que par le conflit. (b) Nul part, il n'est écrit ce que l'homme doit faire, tant comme personne que comme comme membre d'une société ; c'est à lui d'élaborer son propre système de sens ; le consensus est donc impossible. (c) La nature n'a rien à nous apprendre ; c'est une matière inerte (DESCARTES disait déjà que l'homme par le bon usage de la raison et de la volonté est capable "de se rendre maître et possesseur de la nature") dont nous pouvons faire ce que nous voulons, à partir de nos idées. Tant pis si elles ne correspondent pas au bien commun (cf. la compagnie TOTAL, et la manière dont cette société fait construire ses pipe-lines en Birmanie). Le plus fort, le mieux informé, le plus riche gagnera. En d'autres termes, la morale est devenue autonome, propre au sujet, ou plus exactement à l'individu ou à un groupe d'individus ayant des intérêts communs, alors qu'elle est fondamentalement hétéronome, et dépendante d'autrui, quand bien même elle n'est pas transcendante. Mon opposition viscérale à l'idéologie socialiste est fondée non pas sur le refus du partage des biens, avec lequel je suis ABSOLUMENT D'ACCORD, mais sur la conception qu'elle se fait de la vie morale, conception montée en épingle par ses adeptes à la seule fin de prendre le pouvoir et de s'y maintenir. C'est justement cela l'idéologie.
J'espère que j'ai été clair !
PS : mon raisonnement explique pourquoi PARIS est devenue la CAPITALE DE LA MODE, après avoir été au XVIIe S., la capitale de la PENSÉE en Europe, et pourquoi les Français sont perçus comme arrogants. Ils vivent sur un système de pensée conçu comme parfait. Le système étant déclaré parfait, les étrangers constatent qu'un Français (a) s'imagine qu'un projet étant clair dans sa tête, c'est comme s'il était réalisé ; et (b) qu'il ne tient aucunement compte de l'homme concret, de l'homme réel, de l'homme actuel, et des réalités (rappelez-vous ce que disent les Anglais : "Le mot chien n'a jamais mordu personne !"). J'ai souvent fait l'expérience douloureuse des regards ironiques, helvétiques, germaniques ou britanniques, vis-à-vis de certains collègues, très brillants, qui présentaient de grandes et belles théories scientifiques interprétatives, au lieu de se satisfaire des magnifiques résultats concrets engrangés par eux.

samedi 1 mars 2008

La complainte du blogueur

Depuis avril 2007, je m'efforce, avec un bonheur inégal j'en conviens, de donner des éclairages personnels sur les événements politiques, économiques ou culturels, en m'efforçant de les replacer dans le contexte d'une vie sociale morale et humanisée, c'est à dire accordée à la fin qui nous est due, et vers laquelle NOUS DEVONS nous diriger pour atteindre le bonheur. J'ai essayé de vous montrer combien les échafaudages intellectuels des idéalistes, qui ne s'appuient que sur leur cerveau et non point sur le réel, nous conduisaient à l'abîme. Et je suis étonné de voir que, si j'ai des lecteurs, j'ai très peu de contradicteurs, ou de commentateurs ce qui me donne à penser que je suis loin d'avoir atteint l'objectif que je m'étais fixé. Je me sens déserté, quand bien même je sais que j'ai quelques lecteurs assidus. Je les prie, et je prie les lecteurs occasionnels, d'apporter leur contribution à un combat qui est essentiel pour l'avenir de l'humanité : le combat pour la pensée. Il s'agit de savoir si l'homme est le maître absolu de l'homme, ou s'il existe dans le réel des piliers solides, qui ne dépendent pas de nous, sur lesquels nous appuyer pour progresser sur la voie de la concorde et de la paix. Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Je vous supplie donc d'être à vos plumes, de titiller vos petites cellules grises et de me donner votre avis, car on réfléchit mieux à plusieurs que tout seul. Demain, j'essaierai de vous montrer comment DESCARTES interprété par des esprits qui annonçaient la dialectique de HEGEL nous a fourvoyé sans le vouloir, et pourquoi, nous, Français, nous avons tant de mal à ne pas passer pour arrogant aux yeux des étrangers, et pourquoi, encore, nous n'exportons que des idées, ou des révolutions, mais assez peu de marchandises.