Je ne connaissais pas le journal Technikart. Nous en avons acheté le dernier numéro paru parce qu'il consacrait dans sa rubrique "L'homme du mois", deux pages à l'un de nos enfants, le philosophe. J'ai nommé Cédric.
En voilà un périodique qu'il est à la mode (aurait dit COLUCHE) ! C'est un excellent reflet de la société culturo-moderno-gaucho-branchée, présentée comme modèle aux jeunes-gens qui fréquentent les bons lycées parisiens.
Une phrase, tirée d'une interview arrachée à un certain Julian CASABLANCA, le chef d'un groupe musical appelé The Strokes, une phrase mise en exergue, en lettre grasses, au milieu de la page 56, en dit long sur les valeurs qui courent dans notre monde. Pour être tout à fait honnête, j'ignore si elle s'applique à la création "artistique" ou à la vie tout entière car j'ai renoncé au bout de deux lignes à lire ce tissu d'inepties, truffé de mots anglais, de termes de techniques musicales, et de "nouvelles" touchant la vie sentimentale de ce monsieur. Mais LA PHRASE, je vous la livre :
"La liberté, c'est d'avancer sur une idée sans déterminer avant si elle est bonne ou mauvaise."
Ainsi pour ce Julian CASABLANCA, il n'est pas nécessaire de délibérer avant d'agir, il suffit d'avoir une IDEE, de la mettre en oeuvre, et de voir si, à l'usage, elle porte ou non du fruit. Simone WEIL, ma chère Simone doit se retourner dans son pauvre tombeau, elle pour qui la liberté était l'accord de la PENSEE et de l'acte. Souffrez, je vous en prie, que je vous redise ce que Simone WEIL écrivait dans ses Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale.
"La liberté véritable ne se définit pas par un rapporte entre le désir et la satisfaction mais par un rapport entre la pensée et l'action ; serait tout-à-fait libre un homme dont toutes les actions procéderaient d'un jugement préalable concernant LA FIN QU'IL SE PROPOSE et l'enchaînement des MOYENS PROPRES A AMENER CETTE FIN."
Simone WEIL dit très exactement le contraire de ce monsieur CASABLANCA qui pense après avoir agi. Je suis certain qu'elle parlait de la vie morale, mais je crois non moins fermement que sa définition s'applique aussi à la création artistique. Et c'est même cette délibération intérieure préalable qui fait la différence entre un MANESSIER ou un MATISSE et les innombrables nuls qui tentent ou ont tenté de les singer avec un bonheur tout relatif. Comme quoi les philosophes médiévaux avaient raison quand ils disaient que l'un, le beau, le bon et le vrai (les transcendantaux) sont équivalents.