mardi 26 mai 2009

Un poème déchirant

Il y a plusieurs semaines, je vous parlais de Pierre-André GUASTALLA, dont la probité intellectuelle fut célébrée par Gabriel MARCEL dans la Préface qu'il écrivit pour le Journal (1940-1944) laissé par cet écrivain, mort trop jeune, tué à l'ennemi peu après la Libération de Paris. Ceux qui me lisent régulièrement savent le prix que j'attache à la probité intellectuelle et à la pensée. Je suis donc en train de parcourir (d'abord) ce journal que je lirai à tête reposée après avoir achevé la lecture passionnante, exigeante, étonnante, des principaux livres de Marcel LEGAUT.
Tout de même, je trouve, dans ce Journal, ce petit poème en prose, jeté au papier, comme on jette un cri dans la solitude d'une montagne déserte. Je ne peux résister à la nécessité de vous le livrer :
Ils passent leur temps à ne pas penser,
et en sont très occupés.
Il est tellement plus facile de rire et de dire
tout ce qui passe et disparaît
que d'être dur avec soi-même.
Il est tellement plus facile de pencher par le vent
que de souffler soi-même.
C'est facile de sourire et d'avoir l'air...
Il est dur d'arriver à ne pas avoir l'air.
Je pleure sur eux et ils essuient mes larmes,
avec des rires de femmes qui méritent des baffres [sic],
et des coups de pied,
et des écorchures,
parce que ce sont elles
avec leurs cajoleries et leur rouge,
leurs ongles et leur bêtise,
qui tuent en tous ce qu'ils auraient pu apporter au monde.
Je pleure sur eux,
Comme le Christ pleurait déjà.
Ce poème a été écrit en mai 1940, au moment où se profilait pour notre patrie le spectre d'une honteuse défaite et celui, pire encore du déshonneur. Il faut comprendre les allusions aux femmes fardées, comme une évocation des grandes prostituées, et non point des femmes en général. Le contexte le prouve à l'évidence.
Mais j'aime ce ton : oui penser, ne pas réagir aux faits comme le chien de PAVLOV, ne pas se satisfaire de la médiocrité ni pour soi ni pour les autres, prendre la vie au sérieux, ne pas se contenter de dire "tout ce qui passe et disparaît", comme tant de journalistes.
Pierre-André GUASTALLA est mort avant d'avoir pu donner toute la mesure de sa réflexion. Ce qu'il en subsiste est trop beau pour ne pas susciter en nous le regret de sa disparition.

1 commentaire:

Jean-Marc a dit…

Bonsoir, désireux de savoir si internet rendait hommage à certains héros oubliés (Etienne Achavanne, Pierre-André Guastalla, entre autres) (je n'en suis qu'au début de l'ouvrage sur les résistants, sous la direction de R. Belot), j'ai découvert votre blog. J'apprécie votre talent de conteur et votre humanisme dans votre rencontre avec Jésus (Issa). Bonne continuation ! Jean-Marc VP