vendredi 24 août 2018

Vendredi 24 août 2018. Lettre du Pérou (10)


Voici le début de la dernière lettre que Marie — jeune bénévole partie au Pérou dans un Centre consacré à l’éducation des enfants de familles pauvres, et fondé par les jésuites — nous envoie avant son retour en France. Je devine derrière les mots la nostalgie qui entoure ce départ et l’amour que Marie porte à ce pays, à ses enfants et à son peuple. Et je me demande aussi si cette nostalgie subtile ne puisse pas son eau dans une source que j’ignore. Vous admirerez aussi l’humour de Marie. J’ai hâte de la revoir à Paris !

"Tacna, sous le soleil d’hiver, n’a pas changé de visage. Les élections municipales poussent les candidats à faire des travaux, dans le centre de la ville, alors que celui-ci a été refait, il y a un an. Le psychologue perd son travail car il ne soutient pas le candidat de la municipalité et refuse de faire campagne, pendant les heures de travail. Le conducteur de bus, à l’aide d’un chiffon sale, nettoie son bus, plein de poussière, à la fin de la ligne, résigné à l’idée qu’il sera de nouveau sale avec les pas de ses premières passagères. Toujours à la fin de la ligne, dans les bordures de la ville, on peut voir écrit « Le voleur qui sera trouvé, sera brûlé vif. » Bienvenido. Le rottweiler d’un maître peu soucieux du danger que représente son chien sans laisse et sans protection le laisse attaquer les passants et les enfants. La police ne fait rien. On finit par jeter un morceau de viande empoisonnée par-dessus la clôture et démonter le système électrique du maître en question. Œil pour œil, dent pour dent.
Mais on aperçoit aussi les images discrètes de Mère Theresa et Jean-Paul II dans la pharmacie au coin de la rue. Les enfants jouent au football avec une bouteille en plastique et reprennent le chemin de l’école. 2,5 semaines avant mon départ, nous avons obtenu une vraie et belle poubelle pour déposer nos ordures. Je continue à m’imaginer des visages et des histoires derrière les tombes du cimetière à l’ambiance surannée, situé près de ma maison.
Préparant dans notre cœur notre départ prochain, on invite à déjeuner à la maison une de nos caseras (« vendeuses ») du marché. Nous allons le lui rappeler deux heures avant. Nous nous empressons, Nuria et moi, de préparer de délicieuses tortillas qui nous brûlent les doigts car notre poêle (vocabulaire de la cuisine dont je me suis rappelée grâce à ma grand-tante, l’ayant remplacé provisoirement, faute de mémoire, par casserole aplatie) avait perdu son manche. La gazinière, remplie d’huile d’olive, laissait la trace de notre travail. Après deux heures de travail, Nuria, ponctuelle, est allée chercher notre casera. On ne l’a jamais trouvé. Elle était partie déjeuner chez elle. Elle nous a demandé, quelques jours après, s’il y avait des restes.

Le temps est comme l’eau qui coule entre mes mains, impossible de le retenir. A défaut de retenir le temps, je vais retenir les mots de sorte qu’ils ne se déposent pas sur beaucoup de pages sans même que j’y fasse attention. On peut reconnaître quelqu’un à la nature des mots qu’il mange. C’est la manière dont nous fait signe Jean Bobin dans L’épuisement."





Aucun commentaire: